06 décembre 2008

Etain - Le changeling sybarite 1

Etain
Du changeling sybarite
1


Spoiled_by_enayla

"Les fées nous endorment, nous ouvrent les portes de leur royaume, qui se referment sur nous sans qu'elles aient pris la précaution de nous en remettre la clé."
Jean Tétreau.

Les êtres féeriques séjournaient dans les bois obscurs, auprès des cascatelles argentées, dans les corolles graciles des fleurs, sans jamais être vus de ceux qui croyaient en eux. Ils abondaient, divers, et constituaient un ensemble qui suscitait l'émerveillement comme la terreur. Qu'étaient les fées ? Qui pourrait le dire ? Elles étaient le souffle du vent, les perles de la pluie, les tonalités de l'arc-en-ciel, le bruissement des feuillages et des pétales. Elles étaient les grincements du bois des chaumières, à la sorgue, le crépitement du foyer, dans les hautes cheminées, les hurlements lointains.
Souvent, on subissait les effets de leur présence, car les fées étaient malicieuses et qu'elles prenaient plaisir à se jouer des humains. Certaines d'entre elles, étaient même cruelles, lugubres, terriblement sombres et n'étaient visibles qu'une fois la nuit tombée, aux rayons iridescents de Séléné. Les mortels redoutaient ces dames vêtues de blanc, qui battaient le linge, auprès des lavoirs, dans les ténèbres mouvantes, ces femmes hurlantes dont le chant annonçait la mort, ces êtres grinçants qui erraient le long des chemins.
Les mortels rêvaient de ces armides ondoyantes, affublées d'ailes vaporeuses, de ces lutins rieurs qui chapardaient, de ces inspiratrices exquises.

La reine des fées, Titania, avait une singulière fascination pour les enfants humains, comme la plupart des êtres féeriques, par ailleurs.  De la sylve où elle vivait, elle organisa l'enlèvement d'un nourrisson humain, né chez les de Maison-Dieu, une famille issue de la très ancienne noblesse du royaume de F***.

Les deux créatures s'étaient glissées dans la chambrée où le nourrisson sommeillait, lové dans le berceau d'ébène que surplombaient de fines étoffes limpides d'un blanc immaculé. L'un d'eux, un farfadet rondouillard et à l'air bonhomme, tenait, enveloppé dans un linceul épais, un enfant fée endormi.  Le second, maladroit, heurta une bergère, installée auprès du foyer.

"Eh bien ! Veux-tu donc qu'ils s'éveillent et que l'échange ne puisse être fait !", gronda grain de moutarde, le rondelet.

Son compagnon adopta un air renfrogné mais conserva le silence, et tous deux filèrent vers le couffin. Le nouveau-né dont la chevelure, à peine née, était aussi claire que les blés ; fut échangé avec celui à la toison de ténèbres issantes. Et se retrouva dans le berceau l'infante des fées, tandis qu'Etain de Maison-Dieu, nouvellement venue au monde, fut emportée par Grain de Moutarde et Fleurs des Pois, les deux fidèles serviteurs de l'illustre Titania.
Et, inconscientes, elles furent toutes deux vouées à une vie qui divergeait de leur destin initial.

Et le lendemain, l'enfant qu'Alix de Maison-Dieu pressa contre son sein -sans percevoir la différence, les mères nobles ne se soucient guère de l'aspect de leur petit- n'était autre que Nimue, fille de la reine des fées.


(Illustration d'Enayla)

Personnages inspirés par le Songe d'une nuit d'été de W. Shakespeare.



Posté par Satyne à 22:34 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


13 décembre 2008

Etain, du changeling sybarite 2

Etain
Du changeling sybarite
2
 

Image
"Il n'existe que des contes de fées sanglants. Tout conte de fées est issu des profondeurs du sang et de la peur."
Franz Kafka.

L'enfant des hommes perdit la vie dans les jours suivant sa naissance, et la reine de fées se retrouva esseulée et dans l'incapacité de récupérer sa propre fille, vivant désormais dans un foyer humain -Les fées ont de sévères lois qui régissent leurs malices. Les fils de la fatalité firent donc qu'Etain de Maison-Dieu et Nimue s'étaient confondues, dans les cœurs de deux mères, et que là où deux était nées, une seule allait vivre.

La gouvernante contemplait, par la fenêtre de verre sombre, l'ondée qui fondait vers le sol, en une masse éthérée et translucide dont l'aspect seul faisait éprouver la froideur. Le jour précédent, un soleil rayonnant avait baigné de lumière et de chaleur l'austère demeure. L'enfant ébouriffée et agitée, la petite Etain de Maison-dieu, jubilait et un large sourire s'étendait sur son minois, lui conférant un air malicieux et satisfait.

"Vous voyez ! Je vous l'avais dit qu'il allait pleuvoir aujourd'hui !", s'exclamait-elle, en sautillant autour d'elle en une attitude narquoise.

Il était vrai que cela paraissait improbable, le jour précédent. Aucun présage, aucune levée de nuage, aucun vent capricieux, n'avait laissé penser qu'une pareille averse pouvait succéder à l'exhibition frappante de l'astre solaire. Et pourtant, cette petite peste, qui ne savait pas se tenir en place, que tout ennuyait, qui préférait gambader en forêt que d'apprendre les leçons que doivent connaître les filles de bonne famille, avait clairement annoncé ce temps calamiteux, et ce, quelques jours auparavant, sans avancer la moindre preuve. Elle eut probablement pensé que c'était là un vilain tour du hasard, si ce genre de prédiction n'avait pas déjà émergé d'entre les lèvres d'Etain. Mais cela n'était pas la première fois, et plus le temps s'égrainait, plus cette enfant de huit printemps la surprenait.
Etain était une fillette intenable. D'apparence, on l'eut aisément prise pour une poupée délicate, tant sa peau était claire et sa chevelure soyeuse, tant son regard était lumineux et ses lèvres brillantes. Mais dès qu'elle s'animait, elle s'avérait être un véritable diablotin, bondissante, hurlante, capricieuse, excitée... Oui, décidément, ce tendron était aussi attachant que détestable.

Les enfants des fées étaient souvent bien différents de ceux des hommes. Ils naissaient gorgés d'un savoir magique parfois inconscient. Les mortels tendaient à croire que les changelings étaient noirauds et laids, et que cela constituait un critère, afin de déceler ceux-ci. Ils avaient torts.
L'abime venait de ce que les êtres féeriques avaient dans la peau cette indépendance, cette sauvagerie, cette quête de sagesse inconsciente... Souvent, ils ne percevaient leur magie que tardivement, lorsque la rationalité humaine les opprimaient. Certains changelings perdirent la vie sans jamais avoir appris ce qu'ils étaient -point de mort naturelle, les fées vivent des siècles-. Le mystère des fées reposait sur plusieurs dons qui suscitaient bien des fantasmes chez les humains : elles pouvaient lire et influer sur la destinée -pareilles aux Parques-, entraîner mille prodiges et actions surnaturelles qui touchent à tous les domaines de la nature... Les plus occultes d'entre elles annonçaient aussi le trépas. Elles étaient les "fées oubliées".


(Illustration de Marc Brunet)

Posté par Satyne à 20:41 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
15 décembre 2008

Etain, du changeling sybarite 3

Etain
Du changeling sybarite
3
 
Image
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
William Shakespeare, La tempête.

Les jours s'étaient écoulés, semblables et imperturbables, creusant progressivement le fossé entre la fée et sa famille mortelle. Elle aimait cette liberté sauvage qui était celle des êtres sylvestres : éprouver la caresse des feuillages sur sa chair, écouter le sifflement lugubre du vent entre les branches et le chant enjoué des ruisseaux dans leur lit de verdure et de lichen, faire caracoler son palefroi par les sentiers étroits et tortueux. Oui, il y avait en elle cette grâce farouche qui était l'apanage des créatures féeriques et qui apparaissait parfois comme une forme de misanthropie. Mais cette marginalité ne pouvait aller contre le destin déjà écrit des jeunes femmes nobles, et il avait été décidé qu'elle épouserait le Seigneur de C*******, bien plus âgé qu'elle, cela allait de soit.
Néanmoins, si belle fut-elle -et cette beauté, plus que la dot élevée dans elle disposait, constituait déjà un atout immense- elle était inapprivoisée.


Alix de Maison-dieu examinait sa fille. Celle-ci venait de rentrer d'une promenade à cheval : son accoutrement était crotté, sa chevelure défaite en une toison indomptée. Étain avait alors une douzaine de printemps. Quelques rondeurs naissantes ornaient son buste gracile et ses hanches se démarquaient maintenant assez nettement de la finesse de sa taille. Elle avait la mine rieuse et les joues carminées. Sa mère, au contraire, avait adopté une expression sévère, les soucis plissaient ce large front autrefois si serein. Et la nouvelle tomba, lourde, d'un ton monocorde et qui ne tolérait aucune réplique.

"Nous avons longuement discuté avec ton père, et nous avons jugé qu'il était temps pour toi d'aller au couvent. Longtemps, nous avons cru pouvoir t'épargner cela et si tu avais été une enfant modèle, cela aurait certainement été le cas. Mais dans l'optique de ton union avec le Seigneur de C*******, il devient nécessaire que tu t'assagisses et que tu te conformes aux contraintes de ton sexe. La vie sera difficile la-bas, et tu n'en sortiras que pour te marier."

L'enfant hurla, protesta, sanglota, et fit un vacarme épouvantable, se ruant à travers la demeure, renversant maintes bibelots, jusqu'à ce qu'elle comprenne à quel point il était vain de lutter. Certainement était-elle encore trop jeune pour songer à désobéir, et en quelques heures, la terrible résignation, si douloureuse, prit le pas sur la colère furieuse.

Elle passa les quelques jours restants à errer dans les bois, songeant à tout ce qu'elle allait perdre et à cette nouvelle vie peu réjouissante qui l'attendait... Elle sombrait peu à peu dans la sinistre mélancolie et ses humeurs s'en trouvaient perturbées. Apaisés face à cette surprenante docilité -qui n'était que celle de l'enfant ignorante qui n'a d'autre choix que de se remettre entre les mains sages des adultes- ses parents usèrent de mille artifice pour la réconforter. Cela fut vain et Étain se sentait profondément trahie.

Un dernier regard, depuis la petite fenêtre de la calèche, embrassant la demeure, la lisière de la forêt baignée de lumière, tous ces êtres sur le palier, autrefois si proches, désormais si lointains. Et, peu à peu, sous les cahots rythmés par le claquement des sabots équins sur le sol aride, cette vision déjà onirique s'estompa jusqu'à n'être plus qu'un souvenir.


(Illustration de Sacha Diener)

Posté par Satyne à 18:10 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


  1