Etain - Le changeling sybarite 1
Etain
Du changeling sybarite
1

"Les fées nous endorment, nous ouvrent les portes de leur royaume, qui se referment sur nous sans qu'elles aient pris la précaution de nous en remettre la clé."
Jean Tétreau.
Les êtres féeriques séjournaient dans les bois obscurs, auprès des cascatelles argentées, dans les corolles graciles des fleurs, sans jamais être vus de ceux qui croyaient en eux. Ils abondaient, divers, et constituaient un ensemble qui suscitait l'émerveillement comme la terreur. Qu'étaient les fées ? Qui pourrait le dire ? Elles étaient le souffle du vent, les perles de la pluie, les tonalités de l'arc-en-ciel, le bruissement des feuillages et des pétales. Elles étaient les grincements du bois des chaumières, à la sorgue, le crépitement du foyer, dans les hautes cheminées, les hurlements lointains.
Souvent, on subissait les effets de leur présence, car les fées étaient malicieuses et qu'elles prenaient plaisir à se jouer des humains. Certaines d'entre elles, étaient même cruelles, lugubres, terriblement sombres et n'étaient visibles qu'une fois la nuit tombée, aux rayons iridescents de Séléné. Les mortels redoutaient ces dames vêtues de blanc, qui battaient le linge, auprès des lavoirs, dans les ténèbres mouvantes, ces femmes hurlantes dont le chant annonçait la mort, ces êtres grinçants qui erraient le long des chemins.
Les mortels rêvaient de ces armides ondoyantes, affublées d'ailes vaporeuses, de ces lutins rieurs qui chapardaient, de ces inspiratrices exquises.
La reine des fées, Titania, avait une singulière fascination pour les enfants humains, comme la plupart des êtres féeriques, par ailleurs. De la sylve où elle vivait, elle organisa l'enlèvement d'un nourrisson humain, né chez les de Maison-Dieu, une famille issue de la très ancienne noblesse du royaume de F***.
Les deux créatures s'étaient glissées dans la chambrée où le nourrisson sommeillait, lové dans le berceau d'ébène que surplombaient de fines étoffes limpides d'un blanc immaculé. L'un d'eux, un farfadet rondouillard et à l'air bonhomme, tenait, enveloppé dans un linceul épais, un enfant fée endormi. Le second, maladroit, heurta une bergère, installée auprès du foyer.
"Eh bien ! Veux-tu donc qu'ils s'éveillent et que l'échange ne puisse être fait !", gronda grain de moutarde, le rondelet.
Son compagnon adopta un air renfrogné mais conserva le silence, et tous deux filèrent vers le couffin. Le nouveau-né dont la chevelure, à peine née, était aussi claire que les blés ; fut échangé avec celui à la toison de ténèbres issantes. Et se retrouva dans le berceau l'infante des fées, tandis qu'Etain de Maison-Dieu, nouvellement venue au monde, fut emportée par Grain de Moutarde et Fleurs des Pois, les deux fidèles serviteurs de l'illustre Titania.
Et, inconscientes, elles furent toutes deux vouées à une vie qui divergeait de leur destin initial.
Et le lendemain, l'enfant qu'Alix de Maison-Dieu pressa contre son sein -sans percevoir la différence, les mères nobles ne se soucient guère de l'aspect de leur petit- n'était autre que Nimue, fille de la reine des fées.
(Illustration d'Enayla)
Personnages inspirés par le Songe d'une nuit d'été de W. Shakespeare.
Etain, du changeling sybarite 2
Etain
Du changeling sybarite
2 
"Il n'existe que des contes de fées sanglants. Tout conte de fées est issu des profondeurs du sang et de la peur."
Franz Kafka.
L'enfant
des hommes perdit la vie dans les jours suivant sa naissance, et la
reine de fées se retrouva esseulée et dans l'incapacité de récupérer sa
propre fille, vivant désormais dans un foyer humain -Les fées ont de
sévères lois qui régissent leurs malices. Les fils de la fatalité
firent donc qu'Etain de Maison-Dieu et Nimue s'étaient confondues, dans
les cœurs de deux mères, et que là où deux était nées, une seule allait
vivre.
La gouvernante contemplait, par la fenêtre de
verre sombre, l'ondée qui fondait vers le sol, en une masse éthérée et
translucide dont l'aspect seul faisait éprouver la froideur. Le jour
précédent, un soleil rayonnant avait baigné de lumière et de chaleur
l'austère demeure. L'enfant ébouriffée et agitée, la petite Etain de
Maison-dieu, jubilait et un large sourire s'étendait sur son minois,
lui conférant un air malicieux et satisfait.
"Vous voyez ! Je vous l'avais dit qu'il allait pleuvoir aujourd'hui !", s'exclamait-elle, en sautillant autour d'elle en une attitude narquoise.
Il
était vrai que cela paraissait improbable, le jour précédent. Aucun
présage, aucune levée de nuage, aucun vent capricieux, n'avait laissé
penser qu'une pareille averse pouvait succéder à l'exhibition frappante
de l'astre solaire. Et pourtant, cette petite peste, qui ne savait pas
se tenir en place, que tout ennuyait, qui préférait gambader en forêt
que d'apprendre les leçons que doivent connaître les filles de bonne
famille, avait clairement annoncé ce temps calamiteux, et ce, quelques
jours auparavant, sans avancer la moindre preuve. Elle eut probablement
pensé que c'était là un vilain tour du hasard, si ce genre de
prédiction n'avait pas déjà émergé d'entre les lèvres d'Etain. Mais
cela n'était pas la première fois, et plus le temps s'égrainait, plus
cette enfant de huit printemps la surprenait.
Etain était une
fillette intenable. D'apparence, on l'eut aisément prise pour une
poupée délicate, tant sa peau était claire et sa chevelure soyeuse,
tant son regard était lumineux et ses lèvres brillantes. Mais dès
qu'elle s'animait, elle s'avérait être un véritable diablotin,
bondissante, hurlante, capricieuse, excitée... Oui, décidément, ce
tendron était aussi attachant que détestable.
Les
enfants des fées étaient souvent bien différents de ceux des hommes.
Ils naissaient gorgés d'un savoir magique parfois inconscient. Les
mortels tendaient à croire que les changelings étaient noirauds et
laids, et que cela constituait un critère, afin de déceler ceux-ci. Ils
avaient torts.
L'abime venait de ce que les êtres féeriques avaient
dans la peau cette indépendance, cette sauvagerie, cette quête de
sagesse inconsciente... Souvent, ils ne percevaient leur magie que
tardivement, lorsque la rationalité humaine les opprimaient. Certains
changelings perdirent la vie sans jamais avoir appris ce qu'ils étaient
-point de mort naturelle, les fées vivent des siècles-. Le mystère des
fées reposait sur plusieurs dons qui suscitaient bien des fantasmes
chez les humains : elles pouvaient lire et influer sur la destinée
-pareilles aux Parques-, entraîner mille prodiges et actions
surnaturelles qui touchent à tous les domaines de la nature... Les plus
occultes d'entre elles annonçaient aussi le trépas. Elles étaient les
"fées oubliées".
(Illustration de Marc Brunet)
Etain, du changeling sybarite 3
Etain
Du changeling sybarite
3 
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
William Shakespeare, La tempête.
Les
jours s'étaient écoulés, semblables et imperturbables, creusant
progressivement le fossé entre la fée et sa famille mortelle. Elle
aimait cette liberté sauvage qui était celle des êtres sylvestres :
éprouver la caresse des feuillages sur sa chair, écouter le sifflement
lugubre du vent entre les branches et le chant enjoué des ruisseaux
dans leur lit de verdure et de lichen, faire caracoler son palefroi par
les sentiers étroits et tortueux. Oui, il y avait en elle cette grâce
farouche qui était l'apanage des créatures féeriques et qui
apparaissait parfois comme une forme de misanthropie. Mais cette
marginalité ne pouvait aller contre le destin déjà écrit des jeunes
femmes nobles, et il avait été décidé qu'elle épouserait le Seigneur de
C*******, bien plus âgé qu'elle, cela allait de soit.
Néanmoins,
si belle fut-elle -et cette beauté, plus que la dot élevée dans elle
disposait, constituait déjà un atout immense- elle était inapprivoisée.
Alix
de Maison-dieu examinait sa fille. Celle-ci venait de rentrer d'une
promenade à cheval : son accoutrement était crotté, sa chevelure
défaite en une toison indomptée. Étain avait alors une douzaine de
printemps. Quelques rondeurs naissantes ornaient son buste gracile et
ses hanches se démarquaient maintenant assez nettement de la finesse de
sa taille. Elle avait la mine rieuse et les joues carminées. Sa mère,
au contraire, avait adopté une expression sévère, les soucis plissaient
ce large front autrefois si serein. Et la nouvelle tomba, lourde, d'un
ton monocorde et qui ne tolérait aucune réplique.
"Nous
avons longuement discuté avec ton père, et nous avons jugé qu'il était
temps pour toi d'aller au couvent. Longtemps, nous avons cru pouvoir
t'épargner cela et si tu avais été une enfant modèle, cela aurait
certainement été le cas. Mais dans l'optique de ton union avec le
Seigneur de C*******, il devient nécessaire que tu t'assagisses et que
tu te conformes aux contraintes de ton sexe. La vie sera difficile
la-bas, et tu n'en sortiras que pour te marier."
L'enfant
hurla, protesta, sanglota, et fit un vacarme épouvantable, se ruant à
travers la demeure, renversant maintes bibelots, jusqu'à ce qu'elle
comprenne à quel point il était vain de lutter. Certainement était-elle
encore trop jeune pour songer à désobéir, et en quelques heures, la
terrible résignation, si douloureuse, prit le pas sur la colère
furieuse.
Elle passa les
quelques jours restants à errer dans les bois, songeant à tout ce
qu'elle allait perdre et à cette nouvelle vie peu réjouissante qui
l'attendait... Elle sombrait peu à peu dans la sinistre mélancolie et
ses humeurs s'en trouvaient perturbées. Apaisés face à cette
surprenante docilité -qui n'était que celle de l'enfant ignorante qui
n'a d'autre choix que de se remettre entre les mains sages des adultes-
ses parents usèrent de mille artifice pour la réconforter. Cela fut
vain et Étain se sentait profondément trahie.
Un
dernier regard, depuis la petite fenêtre de la calèche, embrassant la
demeure, la lisière de la forêt baignée de lumière, tous ces êtres sur
le palier, autrefois si proches, désormais si lointains. Et, peu à peu,
sous les cahots rythmés par le claquement des sabots équins sur le sol
aride, cette vision déjà onirique s'estompa jusqu'à n'être plus qu'un
souvenir.
(Illustration de Sacha Diener)




