Litanie des filles du Néant.

17 juin 2008

Litanie

Litanie des filles du Néant

eve
"L'éternité ? Je m'y plairai sûrement, cela commence couché."
Rivarol.

Contes merveilleux, histoires féeriques où le fantastique se mêle habilement à un réalisme troublant.
Femmes troublantes, enivrantes, désarmantes, cruelles souvent.
Parfois moments innocents où rayonne la candeur.

Des fables sinistres, sensuelles, qui frôlent l'érotisme.

C'est la litanie des filles du néant.

(Illustration de J.E. Bowser)

 

Posté par Satyne à 01:24 - Commentaires [2] - Permalien [#]


01 juillet 2008

Aisha de Tor, les cantiques I.

... Aisha de Tor ...

(Univers de Gor)

1
csoa2003summer03hl5


On m'avait longuement parlé d'elle, depuis mon arrivée dans ce monde effrayant à vrai dire. Moi qui venais de la terre et qui étais totalement déboussolée, asservie. On m'avait contrainte à apprendre des bribes de goréen. On me disait que j'avais de la chance, que j'allais être offerte à une belle dame dont la bonté était connue, même vis-à-vis des esclaves, ce qui était, il semblerait, rare. Je fus éduquée uniquement dans ce but, ce qui ne fut pas long, j'avais tellement peur que je faisais tout pour apprendre vite. Un matin, on m'arracha de la cage dans laquelle je dormais et l'on me traîna jusqu'à un palais immense, surplombant la Cité de sa masse impressionnante. Nous le traversâmes jusqu'à une porte de bois sombre et épais, couverte de fines dorures. Les deux hommes qui m'emmenaient se sont retirés en silence après avoir frappé trois coups à la porte. Des femmes vinrent ouvrir et m'indiquèrent de les suivre, elles étaient vêtues d'agréables tuniques qui recouvraient leurs jambes jusqu'aux genoux, elles portaient, autour du cou, un collier de métal semblable au mien. Il n'y avait que des femmes dans cette partie du palais, toutes des esclaves. Elle me menèrent jusque dans un jardin magnifique, clos, couvert d'une verrière. Parmi la végétation florissante, au bord d'un petit ruisseau reconstitué, assise sur un banc de pierre blanche, se tenait celle dont on m'avait tant parlé et que si peu avaient vu : Aisha de Tor. Elle portait une tunique de brocard bordeaux. C'était la plus belle femme qu'il m'ait été donné de voir. Elle exhalait une incroyable douceur, une finesse, une élégance, un raffinement subtil qui affleurait le sublime. Les deux femmes s'agenouillèrent devant elle et me présentèrent, je fis de même, pleine de respect. Aisha n'avait jamais vu de barbare, cloitrée dans ses beaux appartements, elle fut prise d'une vive tendresse et d'une touchante curiosité à mon égard.
La vie m'était agréable. Aisha appréciait ma compagnie et m'arrosait de multiples questions, en échange, elle partageait avec moi l'immense savoir qu'elle avait sur son propre monde. Elle me laissait assister, au grand damne de la scribe qui l'éduquait, aux différentes leçons qu'elle devait suivre. Aisha était différente de toutes les femmes que j'avais rencontrées sur Gor, elle était d'une pureté surprenante, d'une humilité incroyable. Elle refusait qu'on marque ses esclaves et lorsqu'elle vit la marque qu'on avait posée sur ma cuisse, elle me fit part de son horreur. Cependant, elle avait sur nous une autorité tout à fait naturelle : on lui avait appris à diriger sa "maison". Parfois, elle sortait. Nous l'aidions alors à revêtir les multiples robes et voiles qui devaient dissimuler sa beauté au monde des hommes : le nombre et l'épaisseur variait selon l'endroit où elle se rendait, elle quittait rarement le palais. Son père était l'unique homme qui entrait -rarement- dans ses appartements. Cet homme, ferme, qui dirigeait sa cité d'une main de fer, avait pour sa fille une passion déroutante. Aisha m'apprit un jour que sa mère était morte, empalée pour adultère. Les relations de famille n'étaient pas simples. Je découvrais peu à peu le monde dans lequel je vivais, discutant avec mes consœurs. Aisha connaissait peut-être ce monde encore moins bien que moi. Elle savait tout de la géographie, de la culture, de l'histoire de Gor. Elle connaissait les lois et l'idéologie. Mais elle n'avait aucune conscience de la violence qui s'exerçait dehors. L'esclavage et la guerre n'étaient pour elle que des mots dénués de sens. Elle vivait dans un cocon onirique.
Aisha se conduisait exactement comme une femme libre devait le faire, l'arrogance et la froideur en moins. Les autres femmes libres que j'ai pu voir étaient méprisantes, suffisantes. Mais Aisha était noble et digne, elle savait concilier à merveille l'innocence et la pudeur. Et pourtant, lorsqu'elle était seule avec nous, cette enfant magnifique était d'une sensualité éblouissante, mais terriblement inconsciente.
Elle voyait les hommes comme des animaux étranges et surprenants, qu'elle regardait avec méfiance. Elle nous questionnait souvent sur les hommes : certaines de ses esclaves avaient appartenu à ceux-ci et lui répondaient avec entrain. Nous étions toutes extrêmement attachées à celle-ci. Aisha avait de nombreuses leçons : elle savait jouer du czehar et de la flute, elle chantait d'une voix claire et mélodieuse dont les délicieuses tonalités résonnaient jusque dans les tréfonds du palais, elle avait appris les bases de la médecine et s'intéressait à la science, à la nature. Elle vivait dans un monde clos, de savoir et de bonheur, d'innocence et de candeur. Moi-même je m'y suis noyée, au bout d'un moment, j'ai voulu oublié ce que j'avais vu avant, ma vie sur terre, ma cruelle éducation d'esclave, la morsure du fouet. Tous ces souvenirs se noyaient dans l'azur des prunelles de la princesse que j'admirais.

csoaredyan0809jw8

Illustrations de Soa Lee (http://soanala.com/eng/)

Posté par Satyne à 17:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Aisha 2.

... Aisha de Tor ...

2

aishaajc0


Mais les rêves sont de courte durée, et bientôt la rumeur d'une guerre se fit entendre jusque dans les quartiers d'Aisha. Dehors, une certaine fébrilité se faisait sentir. On s'agitait, une rumeur montait, tôt le matin. C'était une cité voisine, plus grande, qui s'avérait menaçante. Kasra la grande... Aisha était extrêmement nerveuse, à cause de son père, qui l'était tout aussi. Tor était une ville essentiellement fameuse pour sa culture raffinée, les guerriers y étaient braves, mais la guerre rare. C'était une cité enclavée à l'Est du Tahari, paisible. Mais on vantait la beauté des femmes de cette cité et les richesses qu'elle renfermait. La vie continuait comme elle le pouvait, rythmée par les rires, plus rares, de la demoiselle. Souvent, elle nous questionnait, nous confiant ses inquiétudes avec douceur. Son père lui mentait pour la rassurer, mais son regard fébrile et les plis sur son front généraient l'inquiétude.
Un jour, le siège débuta. Au début, ce fut presque imperceptible, mais jour après jour, les effets se firent ressentir. Les ressources commencèrent à manquer, et même au palais, on fut contraint de se rationner. La cité avait de solides fortifications mais les guerriers de Tor étaient en nombre bien inférieur aux assaillants. On parlait déjà de défaite, la crainte au coeur. On espérait aussi, intensément, de tout coeur. Mais l'espoir était vain.
Un jour, le père d'Aisha entra dans la chambre. La ville allait tomber. Il donna un poignard à sa fille et lui donna l'ordre de se donner la mort. Elle ne devait pas finir entre les mains des opposants. Il l'embrassa sur le front. Puis il partit. J'appris plus tard qu'il s'était donné la mort lui-même, avec fierté. Aisha ne voulait pas mourir, elle respirait la vie, elle était au comble du désespoir. Mais elle ne voulait pas non plus trahir son père et devenir l'esclave de ceux à cause de qui il était mort. Elle posa son regard limpide sur moi et je compris aussitôt à quoi elle pensait. Je n'avais pas d'avenir, elle allait me manquer, mais la voir humiliée, elle qui était si pure et si noble, était le pire qu'il puisse arriver. Nous échangeâmes nos tenues. Elle me retira mon collier et le passa autour de sa gorge, sans le fermer, néanmoins. Nous savions que la supercherie ne durerait pas longtemps, mais osions espérer qu'elle aurait le temps de fuir. Aisha emprunta les chambres des domestiques. Les esclaves importaient peu et se faufilaient partout. Pendant ce temps, je restais, figée, dans la chambre. Puis l'ennemi arriva. Ils avaient pris Tor en partie pour s'emparer d'Aisha, dont la beauté était devenue comme une légende (bien que nul ne l'ai vue). Je n'étais pas laide, mais ils furent déçus. Ils me menèrent jusqu'à la place publique de la cité. Aisha devait déjà être sortie de la ville. Je fus mise nue. C'est alors qu'il virent la marque, cette marque qui avait choqué Aisha. Tout le monde savait qu'elle n'était pas marqué : elle avait toujours été libre et choyée. L'ennemi fut si furieux, cette fois là, qu'il me tua, me tranchant la tête.
J'espère qu'Aisha a fuit, j'espère qu'elle est libre, j'espère qu'elle vit. J'espère que mon sacrifice ne fut pas vain.

aisha1ff2

Illustrations de Soa Lee (http://soanala.com/eng/)

Posté par Satyne à 17:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 1.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.
(Univers de Conan)


djinn2li9

"La vraie beauté n'est pas celle qu'on a du plaisir à contempler, mais celle devant qui on doit fermer les yeux." Etienne Rey.


.
.. Premier Acte ...

"Tu ne peux pas me faire ça !"

La créature qui lui faisait face esquissa un sourire amusé, puis s'approcha de lui, ondoyante, roulant des hanches avec nonchalance, le regard moqueur. Des voiles légers et transparents effleuraient le satin de sa peau brune à chaque pas.


        "Te faire quoi, Anwar ? T'abandonner? Bien sûr que si, je le peux..."

Elle était à quelques centimètres de lui, et son parfum capiteux venait enivrer l'odorat de son interlocuteur. Sa chevelure sombre caressait de ses amples boucles sa poitrine à peine voilée. Ses pieds nus effleuraient à peine les mosaïques raffinées qui recouvraient le sol. Elle plongea son regard d'or fondu dans celui-ci du noble : il était beau, d'une beauté parfaite : une peau d'ivoire, une chevelure sombre et lisse tressée avec soin. Mais il la répugnait, comme tous les autres. Il s'empara brusquement des mains fines de Phaedra, doigts élégants couverts de bagues, poignets fins encerclés de bracelets de métal doré et l'attira contre lui.

"Par Set, que cherches-tu ? Je t'offre une vie paisible dans le luxe, avec un homme qui t'aime... Et tu oses refuser ? N'importe quelle femme de Stygie serait enchantée d'une telle offre..."


Elle le fixait toujours, de son impassible beauté, de ses prunelles flamboyantes. Puis elle se mit à rire. C'était vrai qu'elle était née chez des manants, et que Anwar était un de plus grands nobles de la nation. Pour elle, il était prêt à outrepasser la règle des castes. Mais tant d'hommes de Stygie étaient prêts à un tel sacrifice. Elle était la plus grande courtisane de cette nation. La plus convoitée. Elle le repoussa doucement, d'un simple geste de la main. Il ne résista pas, perplexe.


"Cela ne m'intéresse pas. Une telle vie me ferait mourir d'ennui, et tu le sais bien. Vous m'aimez parce que vous ne pouvez me posséder réellement."


Elle le contourna lentement, n'hésitant pas à le frôler comme pour l'achever. Il fronça les sourcils : il n'avait pas l'habitude qu'on lui refuse quoi que ce soit. Il poussa un grognement.

"Ne me force pas à devenir désagréable, Phaedra. J'ai les moyens de te contraindre, s'il le faut."

Elle s'arrêta net, et de ses lèvres pulpeuses s'échappa un rire léger comme l'eau d'un torrent, un rire teinté d'ironie. Elle se retourna pour le toiser, sans dissimuler son mépris désormais. Déjà des flammes dansaient dans son regard.



"Me contraindre à quoi ? A t'aimer ? Tu n'y parviendras pas, Anwar... N'as-tu pas déjà essayé en faisant assassiner Andopal ? N'as-tu pas vu quel échec cela fut... Et dire qu'il n'était même pas mon amant. Il était juste mon maître : il m'enseignait la démonologie. C'était mon ami, aussi, incontestablement."


Il blêmit : elle savait qu'il avait commandité ce meurtre. Elle le fixait désormais avec une effroyable froideur. Peu à peu, un sourire mauvais naissait sur ses lèvres jaspées.


"Alors, tu n'as rien à répondre à cela ? Dommage... De toute façon, tu vas bientôt te taire à jamais..."
 
"Tu n'oserais pas, ce serait te condamner..."

Elle ne répondit pas. Les flammes ondoyaient déjà autour d'elle, caressant sa chevelure. Puis ce fut lui qui s'embrasa, dans un cri d'horreur. Bientôt, il n'y eu plus que des cendres à la place de son amant. Noble mais oisif. Pauvre larve incapable de se défendre elle-même. Phaedra s'en détourna rapidement.

                               
"Et alors ? Je n'ai aucune envie de pourrir en Stygie, mon amour..."

... Suite à venir ...

  (Illustration d'Ana Mirralès)

Posté par Satyne à 17:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 2.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.

image2qp0

"La femme est le chef-d'œuvre de Dieu surtout quand elle a le diable au corps !"   
Alphonse Allais.

.
.. Deuxième acte ...



Elle était rentrée tard dans la nuit, comme un bruissement. Déjà dehors les hurlements se faisaient entendre. L'air nocturne était agréablement frais à Khemi, et ses pas se faisaient feutrés. Anissa, son esclave, l'attendait, inquiète, n'ayant pas parvenu à trouver le sommeil. Phaedra lui sembla tendue et soucieuse. Refermant la porte de bois peinte en rouge derrière elle, elle dit, d'un ton sombre :

"Anwar est mort. Je l'ai tué."

Anissa acquiesça. Cela ne l'étonnait pas de la part de sa maîtresse, qu'elle avait appris à connaître. Elle observa plus en détail celle-ci : les voiles qu'elle portait étaient en mauvais état, sa chevelure en bataille, boucles irrégulières et sauvages, le khôl avait ruisselé de ses yeux en des larmes noires qui maculaient ses joues.

"Je dois partir sur le champ, me faire oublier... Si je tiens à ma précieuse liberté."


Sans lui laisser le temps de répondre, la belle traversa rapidement la pièce à vivre pour prendre une petite paire de ciseaux en argent, déposée sur une petit table joliment sculptée dans un bois sombre. Puis, avec empressement, et sans un regret, elle coupa une à une les boucles de ses cheveux, jusqu'à ce que ceux-ci soient courts. Elle ne devait pas être reconnue pour pouvoir quitter la ville... Elle retira ensuite les voiles qui recouvraient son corps, se mettant nue, sans une once de pudeur, pour revêtir l'une des robes rapiécées d'Anissa, et l'enfiler en silence. Elle posa une cape de bure sur ses rondes épaules nues, puis, enfin, elle ouvrit un tiroir pour saisir une petite bourse pleine, d'un tissu luisant.

"Tu es libre, ma petite Anissa. File d'ici avec cette bourse."


Anissa sentit les larmes rouler sur ses joues, pour s'écraser au coin de ses lèvres.

"Merci maîtresse, que Set vous protège..."

Elle ne devait pas faire perdre de temps à Phaedra. Une fois seule dans la demeure, la courtisane se contempla dans un miroir. Elle était toujours aussi belle, mais méconnaissable. Son épaisse chevelure lui donnait un air sauvage, qu'elle conservait toujours dans le flambeau de ses prunelles mais qui s'était considérablement atténué. Elle tira la capuche sur son front pour masquer sa face. Le silence froid de la demeure contrastait avec la rumeur dehors. Une meurtrière, voila ce qu'elle était. Elle n'avait aucun remord. Elle regarda autour d'elle. Tout ce luxe... Gloire d'une vie, triomphe voluptueux d'une courtisane. Mais rien n'était simple et les périls étaient nombreux. Elle s'était constitué comme un objet en vendant son corps, et elle devrait tôt ou tard en payer le prix. Mais Set veillait sur elle...
Sa réussite l'avait rapidement ennuyée. Ses amants l'écoeuraient pour la plupart, riches aristocrates vautrés dans une luxueuse décadence. Ses consoeurs, futiles, l'attristaient profondément. Elle était née dans le peuple. Elle avait gravi les marches de la société une à une, usant des quelques armes dont elle disposait, mais elle avait voulu être éduquée, cultivée. L'ennui l'avait rapidement poussée à se tourner vers toutes les formes de connaissance possibles, dont la magie noire faisait partie... Un sourire vint ourler ses lèvres à cette pensée. Elle savait déjà où elle allait pouvoir se réfugier, même si elle prenait un grand risque en faisant ce choix.
Elle se détourna du miroir, puis, d'un pas vif, se dirigea vers la porte. La porte se referma en claquant derrière elle.


  ... Suite à venir ...

  (Illustration d'Ana Mirralès)

Posté par Satyne à 17:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Phaedra 3.

Les chroniques de Phaedra.
 D'une infâme mais sublime courtisane.

iddmage2fi1
"Gare en fuyant le scorpion à éviter la morsure du cobra."
Proverbe sanskrit.

... Troisième acte ...

"Sois la bienvenue, Hathor."

Il savait son véritable nom. Elle avait posé un genou à terre et incliné respectueusement la tête, la fière, la noble, la grande Phaedra. Il savait aussi probablement pourquoi elle était là, et ce qu'elle souhaitait obtenir. La nouvelle du meurtre qu'elle avait commis s'était répandue à une vitesse effroyable à travers toute la Stygie. Héroïne pour certains, folle pour d'autres, monstre pour les derniers. Elle releva le regard vers le trône pour observer discrètement la silhouette qui se fondait dans la pénombre environnante. Elle était arrivée à la Citadelle du cercle noir le matin même, après avoir traversé furtivement la cité de Kheshatta. Elle était déjà venue une fois la-bas, avec Andopal, et par bonheur, certains des mages qui résidaient en ce lieu, la connaissaient déjà. Sa voix claire, suave soupir, douce mélopée, s'éleva dans l'air lourd :

"Vous savez pourquoi je suis venue... J'ai besoin d'un refuge."

Elle était calme. Pourtant, son cœur battait la chamade. Elle redoutait la mort. Elle redoutait l'asservissement. Elle redoutait le mage qui lui faisait face et qui avait sa vie entre ses mains, désormais. Mais elle conservait un parfait contrôle d'elle-même, en courtisane virtuose. Un léger sourire illuminait son visage.

"Ce refuge te sera accordé. Set ne souhaite pas que tu le rejoignes pour le moment, tu peux encore servir ici-bas. Néanmoins, tu devras mériter cette protection."

Son sourire se renforça. Et elle se redressa totalement, sa chevelure coupée venant caresser le haut de sa nuque.


"Je suis prête à payer le prix, quel qu'il soit."

C'était vrai. Elle était prête à tout. Elle s'était déjà totalement sacrifiée pour vivre comme elle l'entendait. De plus, elle pourrait perfectionner ses connaissances magiques en vivant ici. Elle réalisait cependant qu'elle s'enfonçait considérablement dans les ténèbres. Probablement avait-elle atteint un point de non retour. Peut-être était-elle dépassée par les évènements à cet instant. Elle s'abandonnait à la seule option qui lui semblait possible. Devenir forte pour ne plus avoir à être possédée pour vivre. Mais le prix à payer... Le prix à payer était si cher, elle le réaliserait vite. Elle allait perdre tout ce pour quoi elle s'était battue. Une courtisane convoitée, à la beauté et au charme inhumain, présents empoisonnés de Set, une réputation sulfureuse, une personnalité impressionante. Un homme au pouvoir illimité.
Il lui fit signe d'approcher, et elle s'exécuta, lentement, d'une démarche souple. Même proche de lui, elle ne put distinguer son visage, une lourde capuche le masquait. Il se leva. Si proche. Elle n'avait jamais perçu une telle aura de puissance, un frémissement parcouru sa courbe échine, se répercutant en un frisson jusqu'à la cambrure de ses reins. Il lui glissa quelques mots à l'oreille. Elle acquiesça, elle s'en doutait déjà.
Puis elle se retira en silence, faisant une légère révérence, accompagnée de deux mages qu'elle connaissait un peu : Hénoutsen, un aristocrate charmant mais particulièrement arrogant qui était le frère d'un de ses anciens clients, et Khonsou, un mage âgé qui avait été ami d'Andopal. Celui-ci, dès qu'ils furent dans un couloir éloigné, demanda d'un ton neutre, mais empreint d'inquiétude et de curiosité :

"Qu'est-ce que le maître t'as demandé, Phaedra ?"

Un rire léger s'échappa d'entre ses lèvres, tandis qu'elle lui répondait, amusée.

"Que veux-tu qu'on demande à une courtisane, mon ami..."

... Suite à venir ...

(Illustration de Michael Gaydos)

Posté par Satyne à 17:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 4.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.

n01axp9
"Les femmes et les chattes font ce qu'elles veulent, et les hommes et les chiens devraient se détendre et se faire à cette idée."
Robert Heinlein.

... Quatrième acte ...

Un sourire énigmatique se dessina lentement sur ses lèvres tandis qu'elle toisait son terrible amant d'un regard songeur.


"Notre contrat prend fin cette nuit, Thoth-Amon."

Il ne bougeait pas, droit dans sa ténébreuse puissance, contemplant la femme qui avait parfumé ses nuits et qui le défiait désormais de toute la splendeur de sa beauté cruelle.
En effet, le temps s'était écoulé. Elle allait partir, il était conscient qu'aucune menace ne saurait la retenir. S'il ne voulait pas qu'elle s'éclipse, il devait la tuer. Mais, Set semblait veiller sur elle, car il ne pouvait l'imaginer morte. Elle voulait partir, elle voulait l'abandonner comme un vulgaire client, après tout ce qu'il lui avait offert.


"Part, Hathor, et emporte les dons que je t'ai fait. Mais, sois en sure, un jour tu me reviendras, car telle est la volonté de Set."


Elle aurait pu lui rire au nez, elle n'en fit rien. Elle s'inclina avec respect puis ramassa sa tunique à terre, un léger sourire aux lèvres. Elle allait pouvoir sentir le vent du désert sur son visage, l'eau fraîche sur ses chevilles, entendre les rumeurs de la ville, voyager, elle était libre. Elle avait payé sa dette, elle avait purgé son meurtre. Nul n'oserait la défier, désormais, elle qui fut l'amante du plus grand sorcier d'Hyborée. Pourtant, elle partait dans le dénuement, sans argent, sans asile où vivre. Elle partait de rien, elle émergeait des ténèbres, elle quittait les instants les plus sombres de sa vie. Cette citadelle où régnait l'ombre la plus glauque, qui transpirait le mal, elle s'en était imprégnée. Vestale de Set, elle avait mêlé habilement luxure et sacré, puissance et charme. Et elle fuyait cette gloire obscure pour tout recommencer à la lumière, infernal cycle de la courtisane qui brise son succès d'un mot, d'une flamme. Insatiable lutte contre l'ennui.
Mais elle repartait plus lumineuse que jamais : désormais les années n'auraient plus de prise sur elle, elle avait su profiter de la puissance magique de son amant, et de son lien étroit avec le grand serpent. Qu'avait-elle à craindre désormais ?
Elle l'observa une dernière fois. L'éclat qu'elle perçu dans son regard l'inquiéta. Elle était parfaitement consciente qu'il n'appréciait pas son départ. Il était dangereux, plus que tout autre. Un instant, elle cru qu'il allait la tuer.

Puis, tressaillant à peine, elle se retourna lentement et se fondit dans l'ombre.

... Suite à venir ...

(Illustration de Dorian Cleavenger)

Posté par Satyne à 17:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 5.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.

cleavengercleopatraml5
"Pour leurrer le monde, ressemble au monde ; ressemble à l'innocente fleur, mais sois le serpent qu'elle cache." Shakespeare.

... Cinquième acte ...

Elle se tenait allongée, nue, sur le divan recouvert d'une épaisse couche d'étoffes satinées et lustrées aux couleurs diaphanes et jaspées. Une perruque stygienne aux parfums capiteux recouvrait son crâne, de lourds bracelets encerclaient ses poignets et ses chevilles nues. Ambiance exotique parfaitement recréée au sein du plus luxueux des bordels de Tarentia-la-Vieille. La petite porte de bois qui fermait la pièce s'ouvrit doucement, laissant entrer une jeune femme blonde légèrement vêtue.

"Il faut que je te parle, Phaedra."

Elle l'observa, silencieuse, quelques instants, de ses larges prunelles ardentes.

"Parle, je t'en prie"

La courtisane contempla sa collègue avant de reprendre la parole. Phaedra venait de se relever, mettant à jour son impudique mais sublime nudité, courbes idéales ciselées, au galbe parfait, incarnation effarante d'une volupté aussi dangereuse qu'irrésistible.

"Ton dernier client, Aloisius, est mort, lui aussi."

Le visage habituellement impassible de Phaedra se troubla, elle semblait nerveuse, inquiète, soucieuse. Elle sembla réfléchir quelques instants, avant de répondre, passant un doigt distrait le long du velours de sa joue.

"De la même manière que les autres, je suppose ?"

Après avoir quitté la Citadelle du cercle noir, Phaedra avait décidé de vivre en Aquilonie, à Tarentia-la-Vieille, où l'activité des courtisanes était intense. Par son physique de stygienne, par sa personnalité intrigante, par sa beauté glaciale, elle parvint rapidement à se faire intégrer dans la plus chère des maisons-closes de la capitale. Les premières années s'étaient déroulées merveilleusement bien, et elle n'avait pas tardé à devenir la plus couteuse des courtisanes de Tarentia. L'enivrant, la mystérieuse, la sulfureuse stygienne. L'érudite, la raffinée, la sublime étrangère... Oui. Tout avait été pour le mieux. Mais, depuis quelques temps, étrangement, ses amants les plus assidus étaient tous morts successivement d'une manière tout à fait singulière : mordus par un serpent venimeux. On retrouvait systématiquement le serpent, mort, à côté du cadavre.
Bien entendu, la belle n'avait pas tardé à faire le rapprochement avec Thot-Amon. Mais le pouvoir de Set ne pouvait s'étendre jusqu'en Aquilonie... Le sorcier avait probablement envoyé l'un de ses hommes... Elle était maudite. Elle avait joué avec le feu et elle s'y brûlait désormais. Non pas que la mort de ces hommes ne l'attriste, mais elle se sentait prise au piège. Elle sentait sa précieuse liberté lui échapper peu à peu, comme une fumée trop éolienne, perdant peu à peu toute consistance jusqu'à devenir éthérée.

"Oui, exactement de la même manière. Certains pensent que tu es responsable de ces morts. D'autant qu'ils ont entendu parlé du meurtre d'Anwar en Stygie."

Phaedra acquiesça d'un geste élégant de la tête. Fuir, toujours fuir...


     "Je vais quitter Tarentia. Je n'ai pas le choix, n'est-ce pas ? N'en parle à personne, je t'en serais reconnaissante et cela sauverait peut-être des vies, dont la tienne."

... Suite à venir ...
(Illustration de Dorian Cleavenger)

Posté par Satyne à 17:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 6.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.

107delcartescattr2

L'homme qui, du désert connaît le secret, ne peut vieillir. La mort viendra, tournera autour de la dune puis repartira.   
Tahar Ben Jelloun.   


... Sixième acte ...

Le vent soufflait avec douceur, élevant les grains de sable en de petits tourbillons. Elles se faisaient face, si semblables mais si différentes. La courtisane en fuite et la sauvageonne. Phaedra fixait impassiblement sa sœur. Les villageois observaient les deux femmes depuis les petites fenêtres des bâtisses qui constituaient le caravansérail.

"Je ne pensais pas te revoir un jour."

Phaedra esquissa un sourire un peu triste, le regard toujours extrêmement fixe. Sa sœur n'avait pas changé.


"J'ai besoin d'un refuge. Utilises-tu toujours la maison des parents ici ?"

Elles n'avaient rien à se dire. Si différentes, opposées même. Mais elles avaient ce même regard lunaire, ce même minois angélique, cette même expression d'impassible froideur, ce charme terrible, cette beauté désarmante.
Elle s'attendait à un refus, elle s'attendait à devoir affronter sa sœur pour obtenir ce qu'elle désirait. Elle lui avait donné rendez-vous ici parce qu'elle n'avait pas d'autre choix. Elles se vouaient une forme d'hostilité depuis si longtemps qu'elle la concevait presque comme une ennemie. Une ennemie précieuse pour qui elle aurait fait beaucoup. Elles avaient été très proches, lorsqu'elles étaient encore des enfants, mais le temps avait congédié ce lien qui apparaissait comme indestructible. Un fossé s'était creusé entre elles.

"Non. Elle est vide depuis leur mort. Mais je doute qu'elle te convienne, toi qui es habituée au luxe..."


La voix de sa sœur était imprégnée de reproche. Phaedra n'en tint pas compte. A quoi bon ? Elle avait échappé au combat. Décidément, le temps avait du assagir son froid reflet...

"Ne t'inquiète pas, cela ira."

            Elles se sont séparées, sans un mot. Sa sœur lui fit don des clés, puis disparu comme une ombre furtive dans les dunes dorées. Elle remonta le chemin qui menait aux bâtisses du caravansérail, ce carrefours commercial édifié au bord d'un petit point d'eau qu'elle longea pendant quelques instants. Puis elle franchit la haute porte de l'agglomération, faisant fi du regard insistant des habitants qui l'observaient toujours.
La maison était située dans une petite ruelle. Elle était particulièrement humble, et la porte de bois épais grinça sourdement lorsqu'elle l'ouvrit. L'intérieur était sombre, de nombreuses toiles d'araignées constituaient des réseaux diaphanes entre les meubles rustiques qui conservaient la finesse et la noblesse d'un mobilier stygien. C'était le lieu qui l'avait vue naître. Qui les avait vues naître. étrange retour aux sources.


"C'est ici que je suis née", murmura-t-elle, se parlant à elle-même, "est-ce ici que je vais mourir ?"

... Suite à venir ...
(Illustration de Steven Sweet)
 

Posté par Satyne à 17:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Phaedra 7.

Les chroniques de Phaedra.
D'une infâme mais sublime courtisane.

countess2wq4

"On a dit de la beauté que c'était une promesse de bonheur. On n'a pas dit qu'elle fut tenue."
Paul-Jean Toulet   


 ... Epilogue ...


"Bonsoir ..."

Sa voix s'éleva dans l'air lourd de l'auberge, plus suave des mélodies, murmure aux tonalités sensuelles. Gezzet, l'aubergiste sembla pris d'effroi en contemplant la sublime femme qui lui faisait face, altière, noble et fière. Le tissu bleu et satiné qui dévoilait son corps plus qu'il ne le masquait scintillait à la lueur des bougies, sa peau exhalait un parfum boisé et vanillé qui accentuait la sensualité de la courtisane. Elle semblait plus jeune et plus belle que jamais. Ainsi, les rumeurs étaient justes : Phaedra était de retour. On ne la cherchait plus pour meurtre à Khémi et Set lui avait accordé une jeunesse florissante et lumineuse qui était vouée à l'éternité. Il s'inclina face à cette femme qui avait été l'une de ses esclaves, il y a si longtemps.

"Dame Phaedra, votre retour ne peut que me rendre heureux. Vous imaginez bien que vous pouvez disposer de mon établissement comme bon il vous semble."

Elle esquissa un sourire amusé. Gezzet ne pouvait qu'être enchanté, en effet, elle allait lui ramener de nombreux clients. Sa présence dans son établissement était le plus irrésistible des aimants. Elle était une énigme. Sombre, meurtrière, mais adorée, adulée même, pour sa beauté et son charme, protégée étroitement, mais si exposée pourtant. Un paradoxe vivant. Elle était de retour... Plus forte, plus éblouissante que jamais. Déjà les regards se dardaient sur elle tandis qu'elle conversait avec le maître des lieux.
Elle avait décidé de remettre les pieds à Khémi, conservant cependant sa demeure dans le désert. Elle s'ennuyait à mourir et elle était en quête de divertissement, mais aussi de richesses abondantes. Insatiable Phaedra...

Après s'être accordée avec Gezzet, elle se dirigea vers l'entrée de la salle principale, souriante, satisfaite. L'avenir lui appartenait, désormais.

  (Illustration de Steven Stalhberg)

.
.. FIN ...


phaewa7
(Boris Vallejo)

Posté par Satyne à 17:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]