Miria
III

Requiem

Elle ne s'était pas assise sur son siège et semblait si immobile qu'une statue, inclinée vers la table, les mains à plat sur le bois irrégulier de celle-ci, le front baissé. Ses vingt-deux chasseresses s'étaient installées, et leurs prunelles étincelaient dans sa direction, lucioles attentives dans la pénombre de la cavité où se trouvait la-dite salle du Conseil.

"Nous n'avons plus le choix", se contenta-t-elle de déclamer, d'un ton parfaitement impassible. Mais l'angoisse qui plissait son front contrait incontestablement cet effort de calme et d'apparente sérénité.

Une légère clameur s'éleva au dessus de la table témoignant de l'inquiétude qui engloutissait progressivement ces femmes fières et rebelles face aux propos si catégoriques de celle qui les dirigeait.

"Nous ne pouvons plus reculer. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d'être acculées", elle releva le regard subitement, et le darda impitoyablement sur les attentives combattantes qui, de manière automatique, abaissèrent aussitôt le leur. Sa ravissante figure fut submergée par un air effroyable et un sourire funeste vint parer ses lèvres : "Mais, rassurez-vous... J'ai une idée."

Elle entama alors une marche autour de la table, fixant successivement les siennes comme pour les sonder, les examinant de son regard pénétrant. Ses pas résonnaient sur le sol de pierre froide, dialoguant avec l'écho. Les chasseresses s'étaient tues et l'intrigue avait progressivement pris le pas sur l'anxiété.

"Nous allons quitter le camp. Vous allez descendre vers le Sud, jusqu'aux flancs des monts de Tha-Thassa, jusqu'au tombeau de ma mère. J'ai une carte de la jungle où l'endroit précis est indiqué. Vous y trouverez l'entrée d'une grotte bouchée par un énorme rocher. Vous le pousserez. Il y a des armes dans cette grotte. Elle est aménagée."

Elle marqua une pause, scrutant ses compagnes, puis reprit, continuant son étrange tour de la table.

"Naryal doit passer ici dans quelques jours, je repartirai avec lui. Il m'aidera à accomplir ce que j'ai prévu. Durant mon absence vous vous contenterez de chasser pour vivre. Votre présence la-bas doit être ignorée. L'avantage reste que les terres autour du tombeau d'Alna-Ouna sont jugées comme maudites par les Talunas du coin, les hommes n'y vont donc jamais chasser. Soyez le plus discrètes possible."

L'une des chasseresse, une élégante brune aux yeux si verts que l'émeraude demanda, intriguée, tournant son buste pour regarder Miria qui passait justement derrière elle à ce instant :

"Mais... Qu'allez-vous faire ? N'est-ce pas dangereux de retourner parmi les hommes ?"

Miria fronça légèrement le nez, avant de répondre, imperturbable :

"Ne vous inquiétez pas pour moi. Tout est déjà prévu. Faîtes comme je vous l'ai indiqué et tout se passera bien. Je vous rejoindrai au Tombeau dans un an. C'est long, je sais. Mais, comme je l'ai dit, nous n'avons pas le choix. Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. En attendant, je confie le commandement à Claudia. Obéissez-lui comme si c'était moi."

Celle-ci acquiesça, mais une certaine angoisse tirait les traits réguliers de son minois. Elles avaient pris l'habitude d'obéir aveuglement à Miria, cette femme imprévisible et torturée. Miria savait parfaitement qu'il était possible que certaines d'entre elles croient qu'elle les abandonnait par un subtil stratagème, mais elle comptait sur les plus fidèles d'entre elles pour apaiser ces vaines craintes.
Elle atteignit la porte, de son pas vif et souple, et, enfin, elle déclara, laissant cette fois percer une vive émotion :

"Je vous ferai parvenir des nouvelles dans quelques temps et vous y expliquerai plus précisément la savante cabale que je vais mettre en marche. D'ici là, agissez comme je l'ai ordonné et je vous jure sur ma liberté que nous en sortirons toutes vivantes, et plus libres que jamais."

Puis elle sortit, ne laissant derrière elle que cette singulière fragrance de néroli, les laissant interdites et encore stupéfaites.

(Illustration de M.Delon)