Miria
I

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Elle le fixait, impassible, l'acier glacial dardé sur sa gorge. Les autres avaient perdu la vie durant l'assaut. Elles étaient une dizaine. Ils n'étaient que cinq. Elles connaissaient leur labyrinthe sylvestre par cœur. Ils s'y étaient perdus, comme d'autres. Pourtant, il la toisait, avec une once de mépris, avec un flot de surprise :

"Que cherchez-vous dont à nous massacrer ainsi ? Voulez-vous vous faire les égales de vos maîtres?"

Elle éclata d'un rire algide, rivière glaçante ruisselant entre ses lèvres moirées, enfonçant un peu plus l'épée dans la gorge de celui qui la défiait, alors qu'elle l'avait en son pouvoir et qu'elle pouvait à tout instant, d'un simple geste, rompre le misérable fil qui le maintenait encore en vie et le laisser sombrer dans les limbes terrifiantes du néant.

"Les égales des hommes ? Allons... Nous ne manquons pas à ce point d'ambition."

Elle désigna de sa main libre les quatre cadavres qui gisaient sur le sol humide de la jungle, cernés des hauts et souples troncs des arbres dont la cime se noyait dans l'azur. Ses chasseresses, toutes vêtues à la manière des hommes, s'affairaient déjà à les dépouiller, récupérant armes et frusques, réserves et richesses, de façon méticuleuse et organisée.

"D'autres viendront", grogna-t-il, "les disparitions inquiètent. Ils viendront plus nombreux et plus forts, et vous succomberez, l'une après l'autre."

A nouveau, elle s'esclaffa. Ses compagnes firent de même. Si souvent, on avait proféré de telles menaces à leur encontre. Elles connaissaient ces discours par cœur, et s'en délectaient chaque fois qu'on leur resservait ceux-ci.

"Je n'en doute pas", répondit-elle, avec une morgue embuée de mélancolie, "Nous les attendons toujours, d'ailleurs."

Puis, le sang gicla, en un jaillissement amarante, sur le cuir de sa tunique, maculant la lame cristalline. Elle rengaina l'épée courte, à sa ceinture, sans plus un mot. Puis, elle se pencha sur la relique de vie et se mit à la dépouiller. Elle tuait sans plaisir. Il leur fallait de quoi se vêtir : elles reprisaient les frusques des hommes tués et se distinguaient ainsi des talunas qui portaient les peaux des bêtes. Elles récupéraient aussi leurs armes. Les épées étaient souvent trop lourdes et donc impossibles à manier, elles parvenaient cependant à raccourcir les arcs et alimentaient ainsi leur réserve en flèche. Une fois les biens réunis en un tas informe, elle s'adressa aux chasseresses qui l'accompagnaient.

"Que trois de vous enterrent ces macchabées. Que les autres se chargent du butin, et rentrent avec moi."

Chacune se mit à l'œuvre sans rechigner. Miria elle-même s'empara d'une grande quantité de biens, et prit le chemin du retour. Au bout de quelques instants de marche, l'une des chasseresses qui portait le nom de Poppeia, demanda d'un ton inquiet :

"Et s'il avait raison ? Que ferions-nous s'ils venaient pour nous éliminer, en grand nombre ?"

Miria attesta, d'un ton parfaitement impassible, masquant toute peur :

"Nous quitterions le camp et irions ailleurs. Il n'est pas question de mener un combat perdu d'avance."

Et c'était vrai. Elles cachaient cette crainte omniprésente de devoir fuir à nouveau. Elles avaient une pleine conscience de la précarité de leur condition. Ils viendraient un jour, innombrables et armés jusqu'aux dents. Et alors, elles n'auraient pas le choix...

(Illustration de Luis Royo)