Miria
V

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La main racée du joueur fit glisser le minuscule guerrier de métal peinturé de rouge sur la surface lisse et brillante du damier. Une risette satisfaite enlumina sa figure tandis que ses lèvres articulaient clairement la fatale formule :

"Votre pierre de foyer est mienne, désormais. J'ai gagné."

Son adversaire acquiesça. Ils se levèrent tous deux. S'il savait qu'il venait d'être défait par une femme... Elle continuait de sourire, jubilant intérieurement. Derrière elle, s'éleva la voix de Naryal, enjouée :

"Je t'avais dit que mon jeune frère était aussi doué que moi au Kaissa. C'est dans le sang."

Il posa une main sur la frêle épaule de Miria, la tapotant avec affection durant quelques instants. Jouer et vaincre au Kaissa exigeait une vive intelligence et une forte capacité de concentration. Celui dont elle avait triomphé hocha à nouveau la tête, gravement, ne quittant plus les deux frères du regard, les observant d'un air envieux :

"En effet. Vous devriez aller jouer à Ar, votre fortune en serait considérablement grandie..."

Naryal éclata de rire. Il avait déjà amassé une importante richesse, uniquement en participant aux différents tournois organisés à Schendi et dont il avait remporté la plupart. Il s'était aussi exilé plusieurs fois, pour faire connaître son nom dans des contrées plus lointaines, sa vivacité et sa finesse d'esprit étaient déjà fameuses. Il répondit d'un ton qui se voulait empreint de sagesse et qui en renfermait probablement un peu :

"J'aime trop cette cité pour la délaisser... Retirons nous, Andopal, et allons célébrer ta victoire à la taverne."

Ils serrèrent la main d'Appius de Schendi, membre éminent de la caste des joueurs, qui venait de perdre face à un petit bout de femme sans le savoir et quittèrent la pièce annexe de la taverne du Urt Vaillant où avaient lieu les tournois de Kaissa pour rejoindre la salle principale, enfumée, chargée d'une entêtante odeur de musc, criblée d'alcôves masquées par de lourdes tentures aux couleurs brûlantes, sillonnée d'esclaves aux soieries diaprées et aux lourds bracelets. Ils s'installèrent à une table, dans un coin assez discret et Naryal ordonna à une kajira de leur servir deux vins noirs sans sucre ni crème. Ils s'étudièrent longuement, en silence, à la menue clarté des flambeaux qui dessinaient de petites auréoles jaunâtres sur les murs suintants.
Il y avait entre eux beaucoup de non-dits. Ils ne parlaient jamais de Nérissa, soeur de Miria et mère de Naryal, probablement déjà revenue à son état d'origine : le néant. Jamais, non plus, ils ne causaient de Neyrelle, soeur jumelle de Naryal, disparue elle aussi. Et surtout, ils ne conversaient pas des relations charnelles qu'ils entretenaient ensembles régulièrement.
Naryal se pencha sur la table et engagea la conversation :

"Dès que tu seras acceptée dans cette cité, en tant que mon frère cadet, nous pourrons nous occuper du navire... Mais cela risque de prendre plusieurs mois, même si tu te débrouilles à merveille au jeu."

Elle acquiesça lentement, quelques mèches sombres balayant les feux azurés de son regard, mais ne répondit rien : l'esclave de taverne, une rousse accorte et rieuse, s'approchait, plateau à la main. Elle leur servit le vin noir exigé. Naryal la congédia un peu sèchement :

"Déguerpis, nous n'avons pas le temps de consommer autre chose ce soir."

Elle ne se fit pas prier. Chacun absorba l'amer breuvage, assez rapidement. Ils étaient totalement obnubilés par le projet de Miria, pensée qui rongeait tout autre réflexion... L'enjeu était de taille. Ils avaient un an pour accomplir cet objectif.

"Rentrons", ordonna-t-elle, froidement, de sa voix masculine factice. Elle se leva, enfila sa pelisse noire, puis se retourna et guida ses pas vers la sortie de la taverne.

"Soit", répondit-il, un peu dans le vide, de manière vaine. Il la contempla avant de se lever, soupirant profondément, et s'éclipsa à sa suite, dans les vaporeuses volutes.

(Illustration de Heise)