Etain

Eloise
(Illustration de Mélanie Delon)

" Convaincu du néant de tout, il reste délicieux de s'attendrir sur la fragilité des roses."
(Maurice Chapelan)


Je ne sais plus quel jour c'était. Un samedi, peut-être. Je sortais tout juste d'une compétition de danse. Il faisait beau. Je me souviens du ciel, d'un bleu intense, lisse, dénudé de tout nuage. Le soleil baignait les rues dans une lumière froide. C'était en janvier, je crois. L'air était glacial. J'étais fière de moi, je m'étais bien débrouillée. C'est rare que je le sois. Je marchais donc, décidée à rentrer chez moi au plus vite pour me reposer. Le destin en décida autrement.

Je ne revis plus jamais mon studio aux murs lumineux.

Ce qui suivit reste confus dans mon esprit -l'aurais-je oublié volontairement ?-, je revois cette plage, ces gens étranges qui déblatèrent des choses incompréhensibles. Au début, j'ai cru qu'il s'agissait d'une sorte de télé-réalité nouvelle génération. J'ai rapidement réalisé que ce n'était pas le cas, alors, tombée dans un monde hostile, j'ai décidé de devenir une héroïne. Je saisis maintenant que mes dés étaient déjà jetés. Il n'y a pas d'héroïnes sur Gor. Pendant de longs jours, j'ai erré, livrée à moi-même... Et le hasard -la fatalité- me poussa jusqu'à cette grande demeure dans laquelle j'espérais trouver de quoi me ravitailler.

Hélas, à défaut de nourriture, j'y trouvai la servitude. Je m'étais jetée dans la gueule du loup et je dus en payer le prix. Enfermée dans une cage pendant une éternité, ma cuisse fut marquée au fer rougi. Un petit serpent. C'est étrange, mais je l'aime bien ce petit serpent. Chaque fois que je vais mal, je le regarde et je me souviens de la souffrance que j'ai éprouvée lorsque le fer brûlant a heurté ma peau, et je me dis alors que j'ai vécu pire. Horrifiée par ce qui m'arrivait, je saisis la première occasion et parvins à m'enfuir je ne sais trop comment- -à croire que j'ai ça dans le sang- et goûtais à nouveau à une liberté sauvage et à une existence indéterminée.

Mes pas me portèrent jusqu'à une Cité. Forcément, dans ma naïveté, je fus à nouveau mise à genou. Mais Dieu était avec moi cette fois et c'est une fermière bourrue qui me passa le collier. Elle avait pour moi pitié et tendresse et malgré sa brutalité du début, elle me traitait bien. Je devins fille de ferme, relativement libre. Et j'avoue que ce fut une période sereine et plutôt agréable. Totalement perdue, je la considérais comme ma mère et elle me laissait faire. Madame Hyppolite, quand je repense à vous je ne peux m'empêcher d'avoir les larmes aux yeux.

Puis, je rencontrai Sonia. Une esclave de plaisir expérimentée. Le diable. Le mal. Et j'y succombai, j'y cédai sans lutte. Elle me fascinait, m'obsédait, me tourmentait. Sa beauté nocturne, son goût pour la douleur, sa docilité impertinente... Et je ne sais pourquoi, mais Sonia fut prise d'affection pour moi. Nous vécûmes une relation amicale aussi malsaine que passionnée, Sonia m'enseignant ce qu'elle savait et moi jouant les élèves sages et attentives. Et un coup du destin acheva de nous lier l'une à l'autre. Le même hors-la-loi mit la main sur nous. Nous devînmes sœurs de chaîne.

Rajus fut notre maître longtemps, souvent absent, nous laissant une véritable liberté. Il prenait ce qu'il voulait quand il en avait envie et nous laissait livrées à nous-mêmes lorsqu'il souhaitait être en paix. Rajus le magnifique se prenait pour le soleil de Gor. Redoutable, il était craint et nul n'osait nous arracher son collier dans les petits bourgs que nous fréquentions. Au contact de Sonia je gagnais en douceur et perdais peu à peu mon cynisme. Je devins sa face opposée, la douce et mélancolique Étain, effacée.

Sonia est le feu, je suis l'eau. Sonia embrase les hommes, au pire elle les consume. Je file entre leurs doigts, parfois je les mène à la dérive. La pensée de Sonia me fait bouillir, sa présence m'évapore. Je ne suis pour elle qu'un rafraîchissant souvenir mais proche de moi le mal qui la dévore s'apaise.

Nous voyagions en parallèle avec notre maître (qui nous gardait toujours à portée de main, relativement...). Jusqu'aux terres tapies de blanc, jusqu'aux étendues enneigées.Jusqu'au glas de notre relation.

Rajus puis Sonia disparurent -ensembles ? Je l'ignore- et je me retrouvais seule. Je sautai sur l'occasion (on ne se refait pas) et fuyais dans le monde sauvage. Je conservai le collier qu'il m'avait posé, il me protégeait, en quelque sorte. Je vécus libre mais seule. J'appris à me débrouiller seule, à utiliser les plantes, à chasser du petit gibier, à pêcher, à coudre aussi. Je vivais loin des hommes et des chasseresses. J'évitais les forêts comme les cités, dérobait de la nourriture dans les petits camps et les villages. Je devins un fauve pacifique, une bête solitaire et craintive. Ma rapidité et ma souplesse se développèrent, mes sens se firent plus pointus. Je ne comptais plus les jours.

Mais cette existence toucha à sa fin et déboucha sur une succession (un engrenage ?) de captures et de fugues. Kajira sans maître fixe, je ne tenais pas en place. Jusqu'à ce que mon chemin croise celui d'un monstre...

Je m'appelle Étain Deütera, j'avais dix neuf ans quand on m'a arrachée à ma vie. J'ai froid, ma peau me brûle, je me sens sale et misérable. Je suis seule et j'ai peur. Pour la première fois de ma vie, je songe vraiment à mourir.