Etain
Du changeling sybarite
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"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil."
William Shakespeare, La tempête.

Les jours s'étaient écoulés, semblables et imperturbables, creusant progressivement le fossé entre la fée et sa famille mortelle. Elle aimait cette liberté sauvage qui était celle des êtres sylvestres : éprouver la caresse des feuillages sur sa chair, écouter le sifflement lugubre du vent entre les branches et le chant enjoué des ruisseaux dans leur lit de verdure et de lichen, faire caracoler son palefroi par les sentiers étroits et tortueux. Oui, il y avait en elle cette grâce farouche qui était l'apanage des créatures féeriques et qui apparaissait parfois comme une forme de misanthropie. Mais cette marginalité ne pouvait aller contre le destin déjà écrit des jeunes femmes nobles, et il avait été décidé qu'elle épouserait le Seigneur de C*******, bien plus âgé qu'elle, cela allait de soit.
Néanmoins, si belle fut-elle -et cette beauté, plus que la dot élevée dans elle disposait, constituait déjà un atout immense- elle était inapprivoisée.


Alix de Maison-dieu examinait sa fille. Celle-ci venait de rentrer d'une promenade à cheval : son accoutrement était crotté, sa chevelure défaite en une toison indomptée. Étain avait alors une douzaine de printemps. Quelques rondeurs naissantes ornaient son buste gracile et ses hanches se démarquaient maintenant assez nettement de la finesse de sa taille. Elle avait la mine rieuse et les joues carminées. Sa mère, au contraire, avait adopté une expression sévère, les soucis plissaient ce large front autrefois si serein. Et la nouvelle tomba, lourde, d'un ton monocorde et qui ne tolérait aucune réplique.

"Nous avons longuement discuté avec ton père, et nous avons jugé qu'il était temps pour toi d'aller au couvent. Longtemps, nous avons cru pouvoir t'épargner cela et si tu avais été une enfant modèle, cela aurait certainement été le cas. Mais dans l'optique de ton union avec le Seigneur de C*******, il devient nécessaire que tu t'assagisses et que tu te conformes aux contraintes de ton sexe. La vie sera difficile la-bas, et tu n'en sortiras que pour te marier."

L'enfant hurla, protesta, sanglota, et fit un vacarme épouvantable, se ruant à travers la demeure, renversant maintes bibelots, jusqu'à ce qu'elle comprenne à quel point il était vain de lutter. Certainement était-elle encore trop jeune pour songer à désobéir, et en quelques heures, la terrible résignation, si douloureuse, prit le pas sur la colère furieuse.

Elle passa les quelques jours restants à errer dans les bois, songeant à tout ce qu'elle allait perdre et à cette nouvelle vie peu réjouissante qui l'attendait... Elle sombrait peu à peu dans la sinistre mélancolie et ses humeurs s'en trouvaient perturbées. Apaisés face à cette surprenante docilité -qui n'était que celle de l'enfant ignorante qui n'a d'autre choix que de se remettre entre les mains sages des adultes- ses parents usèrent de mille artifice pour la réconforter. Cela fut vain et Étain se sentait profondément trahie.

Un dernier regard, depuis la petite fenêtre de la calèche, embrassant la demeure, la lisière de la forêt baignée de lumière, tous ces êtres sur le palier, autrefois si proches, désormais si lointains. Et, peu à peu, sous les cahots rythmés par le claquement des sabots équins sur le sol aride, cette vision déjà onirique s'estompa jusqu'à n'être plus qu'un souvenir.


(Illustration de Sacha Diener)