Miria
VI


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Les deux élégants se frayaient un chemin à travers la cohue nébuleuse du chantier naval du port de Schendi.Les bâtisseurs portaient sur eux un regard stupéfait : on voyait rarement les membres de la caste des joueurs dans ce quartier. Leur tunique de grenat et d'or les faisaient remarquer sur le champ : deux tâches de couleurs vives dans les ténèbres de cet arsenal en construction. Et à leur passage s'élevaient des murmures auxquels ils ne prêtaient guère attention, se faufilant, faisant du chemin, impassibles, le regard droit et inquisiteur, visiblement en quête de quelque chose de précis et qui occupait totalement leurs pensées.
Ils stoppèrent net leur progression. Il était là. Cassius de Schendi : le plus grand armateur de la Cité. Ils s'avancèrent vers lui, fébriles, et le saluèrent en silence. C'était un homme bien bâti, au regard clair gorgé d'une étonnante douceur mais dont les traits étaient durs. Il les mena jusque dans son bureau, dans cette bicoque de pierres enténébrées qui faisait face aux quais encombrés du chantier. Une fois installés, ils purent débuter les négociations.

"C'est un honneur pour moi de travailler avec les deux plus grands joueurs de notre belle Cité", maronna l'armateur.

"Cet honneur est partagé, cher Cassius"
, assura aussitôt Andopal.

Les deux amants échangèrent une œillade lourde de sens. Cassius était conscient de la fortune dont ils disposaient, et le marchandage s'annonçait difficile. D'autant plus qu'ils devaient aussi acheter la discrétion de celui-ci... Cet architecte naval n'était pas uniquement réputé pour sa folie des grandeurs mais aussi, et surtout, pour être extrêmement difficile en affaire.
La tractation se prolongea jusqu'à la nuit, fabuleuse succession d'arguments, combat de langage où la fourberie se mêlait aux politesses. Ils triomphèrent finalement et parvinrent au prix qu'ils s'étaient fixés, usant d'une incroyable fermeté et d'un refus systématique des suggestions trop onéreuses. Et c'est épuisés qu'ils traversèrent à nouveau le chantier naval désormais noyé dans la pénombre de la sorgue, désert et terriblement silencieux, bercé par le clapotis serein de Thassa et les grincements lugubres des navires.

"Finalement, nous nous en sommes bien tirés"
, constata Naryal, d'une voix harassée.

Miria se contenta d'acquiescer. Puis, se décidant finalement à parler et laissant sa voix harmonieuse s'élever dans le silence troublant :

"Nous disposerons du navire à temps. Mais il reste un point essentiel : apprendre à l'utiliser. Je ne peux me permettre d'avoir besoin d'un homme pour le conduire. Et ici, la caste des hommes de Thassa est bien trop étanche pour qu'ils acceptent d'enseigner les rudiments de la navigation à un joueur."


Malgré ce constat plutôt pessimiste, elle souriait et son regard étincelait de malice dans le clair-obscur de la nuit tombée. Son minois était légèrement penché en arrière, et elle humait la brise salée avec délectation.

"A quoi songes-tu ?"
, la questionna-t-il, avide de savoir.

Elle éclata d'un rire morne, et, tournant sa figure altière dans la direction de son neveu, elle lui glissa :

"Mon cher Naryal... Notre seule issue se nomme Port Kar."

(Illustration de Luis Royo)