Miria
Miria
Préambule
"La femme a une puissance singulière qui se compose de la réalité de la force et de l'apparence de la faiblesse."
(Victor Hugo)
Par-delà
les arides étendues du Tahari, où hurlaient les charognards et
soufflaient les vents chauds ; par-delà les herbeuses prairies du sud,
où erraient les nomades et cavalaient les Kaiilas, par-delà les hauts
monts de Ta-Thassa, qui se dressaient fièrement dans l'azur opaque,
dans l'impénétrable, la terrible, l'oppressante jungle de Schendi, au
cœur des terres marécageuses, où la verdure agonisait dans la fange,
sur les rives du joyau de Shaba, demeurait une femme, un monstre, une
chimère. Elle brandissait le dénaturé flambeau de la liberté absolue et
son ardente folie n'avait d'égale que sa mythique beauté.
Elle
savait manier les armes comme nulle femme et avait vécu durant de
nombreuses générations. Elle était érudite et comptait un Ubar dans sa
lignée. Elle avait traversé tout le continent, sous différents atours,
avec arrogance ou docilité, revêtissant mille masques. Elle avait porté
le fer au cou et ses oreilles étaient percées, mais sa cuisse,
étrangement, était vierge de toute marque et il y avait dans son regard
la superbe arrogance de celui qui s'est battu pour une cause qui
semblait perdue et qui a finalement triomphé.
Elle vivait entourée
de quelques fidèles, rencontrées au hasard des chemins. Elle avait fuit
les hommes depuis des siècles et se contentait de piller les rares et
inconscients voyageurs qui traversaient le domaine qu'elle s'était
constitué. Elle ne faisait pas d'esclaves, pas de commerce : elle
portait la mort sur elle, constamment. Elle connaissait chaque
branchage, chaque bruissement, chaque bête de sa parcelle de jungle et
maîtrisait parfaitement son environnement. Elle était née ici et avait
décidé d'y mourir. Ses chasseresses la craignaient mais elles avaient
pour cette femme endurcie par l'existence un respect profond, une
singulière admiration. Elle soufflait souvent qu'elle ne cherchait que
la paix. Elles étaient fournies en sérum par le seul homme qu'elle
acceptait encore de fréquenter : son neveu, qu'elle avait élevée et à
qui elle avait inculqué des valeurs opposées à celles de l'univers dans
lequel ils vivaient. Il était un fameux joueur de la Cité de Schendi,
considérablement enrichi par son sens implacable de la logique et par
une chance prodigieuse. La plupart des gens ignoraient tout de cela.
C'était un excellent comédien.
Elle avait tout perdu et s'était
réfugiée dans l'inhospitalier cocon de son enfance : la jungle, les
causes perdues, les utopies belliqueuses et... la mort, omniprésente.
Elle affirmait ne pas la craindre : elle était sa plus fidèle compagne.
N'avait-elle pas emporté cette mère tentaculaire et obsédante, cette
sœur mélancolique, ce compagnon aimant et protecteur, cette lumière
nécessaire, ce simple flocon de neige ? Tout s'était envolé. Elle était
restée, malgré elle. Souvent, on lui avait affirmé que les femmes comme
elle ne pouvaient rester en vie. Qu'elles devaient mourir, rapidement,
car elles bouleversaient l'ordre, avec leur goût de la liberté, leur
talent insultant, leur intelligence trop vive, leur esprit subversif...
Et pourtant. Elle s'était accrochée à la vie. Non... La vie s'était
accrochée à elle. Et ce destin obsédant s'était acharné. Les hommes
s'étaient acharnés. Sa beauté l'avait condamnée, sa beauté l'avait
sauvée. Cette féminité, cette volupté, involontaires, encrées en elle
comme d'invisibles fers. Cet insatiable besoin de plaire, de lire le
désir dans des prunelles masculines... Était-ce ce qui l'avait sauvée ?
Désormais, elle s'était libérée d'elle-même. Fuir les hommes, fuir
cette société qu'elle méprisait mais qui la happait inévitablement...
Fuir ces souvenirs de bonheur, cet espoir terriblement réduit à
néant... N'était-ce pas l'unique solution ?
Et c'est ainsi qu'en
échappant à la servitude du coeur, Satyne était redevenue Miria, la
froide amazone. La marginale. Le monstre sublime de Schendi. Et c'est
ainsi qu'en fuyant le douloureux bonheur, elle avait repris, sans
gaieté et l'âme sombre, le funeste brandon qui était son unique
héritage.
(Illustration de Luis Royo)
Miria I
Miria
I
Elle
le fixait, impassible, l'acier glacial dardé sur sa gorge. Les autres
avaient perdu la vie durant l'assaut. Elles étaient une dizaine. Ils
n'étaient que cinq. Elles connaissaient leur labyrinthe sylvestre par
cœur. Ils s'y étaient perdus, comme d'autres. Pourtant, il la toisait,
avec une once de mépris, avec un flot de surprise :
"Que cherchez-vous dont à nous massacrer ainsi ? Voulez-vous vous faire les égales de vos maîtres?"
Elle
éclata d'un rire algide, rivière glaçante ruisselant entre ses lèvres
moirées, enfonçant un peu plus l'épée dans la gorge de celui qui la
défiait, alors qu'elle l'avait en son pouvoir et qu'elle pouvait à tout
instant, d'un simple geste, rompre le misérable fil qui le maintenait
encore en vie et le laisser sombrer dans les limbes terrifiantes du
néant.
"Les égales des hommes ? Allons... Nous ne manquons pas à ce point d'ambition."
Elle
désigna de sa main libre les quatre cadavres qui gisaient sur le sol
humide de la jungle, cernés des hauts et souples troncs des arbres dont
la cime se noyait dans l'azur. Ses chasseresses, toutes vêtues à la
manière des hommes, s'affairaient déjà à les dépouiller, récupérant
armes et frusques, réserves et richesses, de façon méticuleuse et
organisée.
"D'autres viendront", grogna-t-il, "les disparitions inquiètent. Ils viendront plus nombreux et plus forts, et vous succomberez, l'une après l'autre."
A
nouveau, elle s'esclaffa. Ses compagnes firent de même. Si souvent, on
avait proféré de telles menaces à leur encontre. Elles connaissaient
ces discours par cœur, et s'en délectaient chaque fois qu'on leur
resservait ceux-ci.
"Je n'en doute pas", répondit-elle, avec une morgue embuée de mélancolie, "Nous les attendons toujours, d'ailleurs."
Puis,
le sang gicla, en un jaillissement amarante, sur le cuir de sa tunique,
maculant la lame cristalline. Elle rengaina l'épée courte, à sa
ceinture, sans plus un mot. Puis, elle se pencha sur la relique de vie
et se mit à la dépouiller. Elle tuait sans plaisir. Il leur fallait de
quoi se vêtir : elles reprisaient les frusques des hommes tués et se
distinguaient ainsi des talunas qui portaient les peaux des bêtes.
Elles récupéraient aussi leurs armes. Les épées étaient souvent trop
lourdes et donc impossibles à manier, elles parvenaient cependant à
raccourcir les arcs et alimentaient ainsi leur réserve en flèche. Une
fois les biens réunis en un tas informe, elle s'adressa aux
chasseresses qui l'accompagnaient.
"Que trois de vous enterrent ces macchabées. Que les autres se chargent du butin, et rentrent avec moi."
Chacune
se mit à l'œuvre sans rechigner. Miria elle-même s'empara d'une grande
quantité de biens, et prit le chemin du retour. Au bout de quelques
instants de marche, l'une des chasseresses qui portait le nom de
Poppeia, demanda d'un ton inquiet :
"Et s'il avait raison ? Que ferions-nous s'ils venaient pour nous éliminer, en grand nombre ?"
Miria attesta, d'un ton parfaitement impassible, masquant toute peur :
"Nous quitterions le camp et irions ailleurs. Il n'est pas question de mener un combat perdu d'avance."
Et
c'était vrai. Elles cachaient cette crainte omniprésente de devoir fuir
à nouveau. Elles avaient une pleine conscience de la précarité de leur
condition. Ils viendraient un jour, innombrables et armés jusqu'aux
dents. Et alors, elles n'auraient pas le choix...
(Illustration de Luis Royo)
Miria II
Miria
II
Claudia
se glissa lentement dans la cavité où demeurait Miria, soulevant le
lourd rideau qui en barrait l'entrée. Le camp avait été édifié sur un
énorme rocher percé de toutes parts, trônant dans la luxuriante et
étouffante verdure de la jungle. Elles avaient construit de hautes
barricades autour, pour se protéger des créatures sauvages et logeaient
dans les multiples anfractuosités du roc, aménagées au gré de leurs
rapines.
Miria somnolait, gisant sur sa couche de fourrure et de
brocart mêlés. Elle était nue et sa chevelure sombre se déployait
autour d'elle en une nimbe fuligineuse. Sa figure paraissait sereine et
elle respirait calmement. Claudia s'en approcha, à pas de loup, et vint
s'asseoir au bord de la litière chatoyante, fascinée. Elle s'éveilla en
sursaut, saisissant d'une main brusque le poignard qui trônait sur le
guéridon de bois sombre attenant au lit. La contemplatrice eut un
mouvement de recul, se levant et s'écriant :
"Ce n'est que moi ! Ce n'est que moi !"
Miria
ne mit guère de temps à réaliser qu'il n'y avait aucun danger et reposa
l'arme en silence, inclinant la tête pour excuser sa brusquerie. Puis
elle la questionna avec flegme :
"Que se passe-t-il ?", ses chasseresses n'avaient pas pour habitude de troubler son repos et ne le faisaient qu'en cas de crise.
"Une envoyée des talunas voisines... Elle n'a pas l'air content."
Miria
expira profondément. Leurs relations avec les talunas d'à côté
n'avaient jamais été simples... Pourtant, un accord entre elles était
nécessaire. Si elles venaient à guerroyer les unes contre les autres,
tout était perdu. Elle descendit de sa couche, sans plus un mot et
enfila rapidement une tunique de lin blanc puis enserra sa taille fine
d'une ceinture de cuir noir à laquelle elle fixa, dans l'étui prévu à
cet effet, le poignard dont elle ne se séparait jamais. Puis, toujours
silencieuse, elle indiqua à Claudia de la suivre et sortit de sa
tanière. Elle se laisse glisser le long de l'échelle branlante qui
permettait d'accéder à son antre et se retrouva face à la taluna, au
pied du roc, entourée par six de ses chasseresses. Elles semblaient
embêtées. Miria scruta quelques instants la sauvageonne : elle était
vêtue de peaux de bête, assemblées de façon anarchique sur son corps
athlétique, sa chevelure bistrée était divisée en une multitude de
petites tresses agrémentées de perles de bois, son teint était hâlé.
Elle la salue d'un élégant signe de la tête, ne la quittant plus du
regard. Ses compagnes délaissèrent l'envoyée pour venir l'entourer.
C'est alors que, rompant le silence de sa voix harmonieuse, elle
demanda :
"Que nous veux-tu, taluna ? Notre arrangement ne convient plus à ton peuple ?"
La taluna s'avança vers le groupe de femmes et répondit froidement :
"En
effet. Vous allez nous attirer des ennuis, vous nuisez à notre
commerce. Le groupe d'hommes que vous avez pillé et mis à mort il y a
quelques jours venait pour marchander avec nous. Les biens que vous
volez, nous les payons, nous. Vous allez contre l'ordre des choses,
vous allez attirer trop de guerriers ici, et vous nous mettrez ainsi en
danger."
Elle n'avait pas tort. Elles le savaient
toutes. Mais Miria rétorqua, son minois se figeant en une expression
boudeuse, un feu inquiétant envahissant ses prunelles glaciales :
"Tu
as raison, taluna. Nous ne vivons pas de la même manière que vous. Nous
avons décidé de ne plus coopérer avec les hommes. Nous ne faisons pas
les choses à moitié. Pourtant, nous en avons déjà parlé, si je ne
m'abuse. Les hommes que nous avons abattus ont traversé notre
territoire, apprenez à vos clients à l'éviter."
Elle
croisa ses bras blancs sur sa poitrine, effleurant nerveusement l'herbe
humide de la pointe de son pied nu. L'inquiétude accaparait peu à peu
son regard et elle éprouvait la nervosité de ses compagnes, palpable.
"Nos
accords prennent fin ici. Nous nous sommes trompées. Vous êtes un
danger, Miria. Vous êtes des monstres. Dès que l'astre nouveau se
lèvera, nous serons en guerre. Rendez-vous à l'évidence : Vous êtes
seules."
Miria esquissa un sourire torve,
acquiesçant froidement, ignorant les œillades anxieuses que lui
jetaient sans arrêt ses chasseresses.
"Non. Nous ne sommes pas seules, taluna. Nous sommes les premières."
Et elle tourna les talons, inclinant une dernière fois la tête, ordonnant implacablement :
"Raccompagnez-la à la sortie, regroupez vous toutes et rejoignez moi à la salle du Conseil."
(Illustration de Luis Royo)
Miria III
Miria
III
Elle
ne s'était pas assise sur son siège et semblait si immobile qu'une
statue, inclinée vers la table, les mains à plat sur le bois irrégulier
de celle-ci, le front baissé. Ses vingt-deux chasseresses s'étaient
installées, et leurs prunelles étincelaient dans sa direction, lucioles
attentives dans la pénombre de la cavité où se trouvait la-dite salle
du Conseil.
"Nous n'avons plus le choix",
se contenta-t-elle de déclamer, d'un ton parfaitement impassible. Mais
l'angoisse qui plissait son front contrait incontestablement cet effort
de calme et d'apparente sérénité.
Une légère clameur s'éleva au
dessus de la table témoignant de l'inquiétude qui engloutissait
progressivement ces femmes fières et rebelles face aux propos si
catégoriques de celle qui les dirigeait.
"Nous ne pouvons plus reculer. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d'être acculées",
elle releva le regard subitement, et le darda impitoyablement sur les
attentives combattantes qui, de manière automatique, abaissèrent
aussitôt le leur. Sa ravissante figure fut submergée par un air
effroyable et un sourire funeste vint parer ses lèvres : "Mais, rassurez-vous... J'ai une idée."
Elle
entama alors une marche autour de la table, fixant successivement les
siennes comme pour les sonder, les examinant de son regard pénétrant.
Ses pas résonnaient sur le sol de pierre froide, dialoguant avec
l'écho. Les chasseresses s'étaient tues et l'intrigue avait
progressivement pris le pas sur l'anxiété.
"Nous
allons quitter le camp. Vous allez descendre vers le Sud, jusqu'aux
flancs des monts de Tha-Thassa, jusqu'au tombeau de ma mère. J'ai une
carte de la jungle où l'endroit précis est indiqué. Vous y trouverez
l'entrée d'une grotte bouchée par un énorme rocher. Vous le pousserez.
Il y a des armes dans cette grotte. Elle est aménagée."
Elle marqua une pause, scrutant ses compagnes, puis reprit, continuant son étrange tour de la table.
"Naryal
doit passer ici dans quelques jours, je repartirai avec lui. Il
m'aidera à accomplir ce que j'ai prévu. Durant mon absence vous vous
contenterez de chasser pour vivre. Votre présence la-bas doit être
ignorée. L'avantage reste que les terres autour du tombeau d'Alna-Ouna
sont jugées comme maudites par les Talunas du coin, les hommes n'y vont
donc jamais chasser. Soyez le plus discrètes possible."
L'une
des chasseresse, une élégante brune aux yeux si verts que l'émeraude
demanda, intriguée, tournant son buste pour regarder Miria qui passait
justement derrière elle à ce instant :
"Mais... Qu'allez-vous faire ? N'est-ce pas dangereux de retourner parmi les hommes ?"
Miria fronça légèrement le nez, avant de répondre, imperturbable :
"Ne
vous inquiétez pas pour moi. Tout est déjà prévu. Faîtes comme je vous
l'ai indiqué et tout se passera bien. Je vous rejoindrai au Tombeau
dans un an. C'est long, je sais. Mais, comme je l'ai dit, nous n'avons
pas le choix. Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. En
attendant, je confie le commandement à Claudia. Obéissez-lui comme si
c'était moi."
Celle-ci acquiesça, mais une certaine
angoisse tirait les traits réguliers de son minois. Elles avaient pris
l'habitude d'obéir aveuglement à Miria, cette femme imprévisible et
torturée. Miria savait parfaitement qu'il était possible que certaines
d'entre elles croient qu'elle les abandonnait par un subtil stratagème,
mais elle comptait sur les plus fidèles d'entre elles pour apaiser ces
vaines craintes.
Elle atteignit la porte, de son pas vif et souple, et, enfin, elle déclara, laissant cette fois percer une vive émotion :
"Je
vous ferai parvenir des nouvelles dans quelques temps et vous y
expliquerai plus précisément la savante cabale que je vais mettre en
marche. D'ici là, agissez comme je l'ai ordonné et je vous jure sur ma
liberté que nous en sortirons toutes vivantes, et plus libres que
jamais."
Puis elle sortit, ne laissant derrière
elle que cette singulière fragrance de néroli, les laissant interdites
et encore stupéfaites.
(Illustration de M.Delon)
Miria IV
Miria
IV
La lame siffla dans l'air, tranchant
l'ébène fluide de ses cheveux, mèches fuligineuses qui recouvrirent le
sol d'un tapis sombre. Elle abaissa l'épée contre sa cuisse et passa sa
main libre dans la toison désormais raccourcie. Elle lâcha l'épée pour
ramasser les bandes de lin blanc, soigneusement disposées sur le petit
fauteuil d'osier, puis, avec délicatesse, elle les noua autour de son
buste, les serrant considérablement afin d'écraser sa poitrine. Enfin,
elle enfila les frusques masculines, les ajustant sur son corps modelé,
faisant bouffer les manches et la tunique, bouclant habilement la
ceinture qui enserrait ses hanches.
Elle quitta la pièce, rejoignant
son neveu. Naryal était un bel homme, une chevelure de jais, mi-longue,
divisée en mèches subtiles qui balayait son front, des prunelles d'or,
une bouche charnue, une figure aux traits fins, jusqu'à en être
efféminée. Il portait un long manteau noir, par dessus l'habituelle
tunique des joueurs de Kaissa, toute de vermeil et d'ocre. Il l'étudia,
la mine légèrement étonnée, puis constata, un sourire amusé aux lèvres :
"Et bien, ma tante, je ne pensais pas que femme travestie en homme puisse être si charmante... Euh... Charmant !"
Elle
tourna sur elle-même, rieuse, s'examinant dans un miroir encadré d'un
relief doré, fixé à l'un des murs de pierre bistrée. En effet, elle
ressemblait quelque peu à son neveu, ainsi. On eût cru un jeune homme
aux allures séraphiques, avec un minois enchanteur et un corps un peu
frêle, imberbe et élégant.
"Bien.", commença-t-elle, modulant sa voix pour qu'elle semble masculine : "Désormais,
je suis Andopal, ton jeune frère, de la caste des joueurs. Tu sais les
risques que nous prenons. Tu sais les risques auxquels tu t'exposes.
Personne ne doit savoir, aucun ami, aucun esclave."
"Je sais",
trancha-t-il, s'avançant vers elle et la saisissant par les épaules.
Elle fit volte-face, une expression singulière sur la figure. Il
poursuivit : "Nous serons prudents. Et nous trouverons ce que tu cherches."
Elle
esquissa un sourire satisfait, ne le quittant plus du regard. Elle
l'avait élevé aux côtés de Nérissa. Elle l'avait serré contre elle
alors qu'il n'était qu'un bambin. Il avait été comme son fils, fidèle
et admiratif.
"C'est certain", souffla-t-elle, laissant sa main droite se promener sur la joue si pâle de son neveu.
Elle avait presque été un père pour lui, cette créature plus brutale,
plus masculine que sa mère, gorgée de violence et de sauvagerie. Et
pourtant... Leurs lèvres se heurtèrent, les corps se percutèrent. Et
ils consumèrent un long baiser qui aspirait à l'éternité. Et les
frusques volèrent et la mascarade fut défaite, dans ce théâtre intime,
sous le regard vide du miroir.
Ainsi s'embrasa le premier feu d'un
inceste plus charnel qu'amoureux qui était destiné à brûler longtemps
et à ne laisser derrière lui que des cendres.
(Illustration de Wakkawa)
Miria V
Miria
V
La main racée du joueur fit glisser le
minuscule guerrier de métal peinturé de rouge sur la surface lisse et
brillante du damier. Une risette satisfaite enlumina sa figure tandis
que ses lèvres articulaient clairement la fatale formule :
"Votre pierre de foyer est mienne, désormais. J'ai gagné."
Son
adversaire acquiesça. Ils se levèrent tous deux. S'il savait qu'il
venait d'être défait par une femme... Elle continuait de sourire,
jubilant intérieurement. Derrière elle, s'éleva la voix de Naryal,
enjouée :
"Je t'avais dit que mon jeune frère était aussi doué que moi au Kaissa. C'est dans le sang."
Il
posa une main sur la frêle épaule de Miria, la tapotant avec affection
durant quelques instants. Jouer et vaincre au Kaissa exigeait une vive
intelligence et une forte capacité de concentration. Celui dont elle
avait triomphé hocha à nouveau la tête, gravement, ne quittant plus les
deux frères du regard, les observant d'un air envieux :
"En effet. Vous devriez aller jouer à Ar, votre fortune en serait considérablement grandie..."
Naryal
éclata de rire. Il avait déjà amassé une importante richesse,
uniquement en participant aux différents tournois organisés à Schendi
et dont il avait remporté la plupart. Il s'était aussi exilé plusieurs
fois, pour faire connaître son nom dans des contrées plus lointaines,
sa vivacité et sa finesse d'esprit étaient déjà fameuses. Il répondit
d'un ton qui se voulait empreint de sagesse et qui en renfermait
probablement un peu :
"J'aime trop cette cité pour la délaisser... Retirons nous, Andopal, et allons célébrer ta victoire à la taverne."
Ils
serrèrent la main d'Appius de Schendi, membre éminent de la caste des
joueurs, qui venait de perdre face à un petit bout de femme sans le
savoir et quittèrent la pièce annexe de la taverne du Urt Vaillant où
avaient lieu les tournois de Kaissa pour rejoindre la salle principale,
enfumée, chargée d'une entêtante odeur de musc, criblée d'alcôves
masquées par de lourdes tentures aux couleurs brûlantes, sillonnée
d'esclaves aux soieries diaprées et aux lourds bracelets. Ils
s'installèrent à une table, dans un coin assez discret et Naryal
ordonna à une kajira de leur servir deux vins noirs sans sucre ni
crème. Ils s'étudièrent longuement, en silence, à la menue clarté des
flambeaux qui dessinaient de petites auréoles jaunâtres sur les murs
suintants.
Il y avait entre eux beaucoup de non-dits. Ils ne
parlaient jamais de Nérissa, soeur de Miria et mère de Naryal,
probablement déjà revenue à son état d'origine : le néant. Jamais, non
plus, ils ne causaient de Neyrelle, soeur jumelle de Naryal, disparue
elle aussi. Et surtout, ils ne conversaient pas des relations
charnelles qu'ils entretenaient ensembles régulièrement.
Naryal se pencha sur la table et engagea la conversation :
"Dès
que tu seras acceptée dans cette cité, en tant que mon frère cadet,
nous pourrons nous occuper du navire... Mais cela risque de prendre
plusieurs mois, même si tu te débrouilles à merveille au jeu."
Elle
acquiesça lentement, quelques mèches sombres balayant les feux azurés
de son regard, mais ne répondit rien : l'esclave de taverne, une rousse
accorte et rieuse, s'approchait, plateau à la main. Elle leur servit le
vin noir exigé. Naryal la congédia un peu sèchement :
"Déguerpis, nous n'avons pas le temps de consommer autre chose ce soir."
Elle
ne se fit pas prier. Chacun absorba l'amer breuvage, assez rapidement.
Ils étaient totalement obnubilés par le projet de Miria, pensée qui
rongeait tout autre réflexion... L'enjeu était de taille. Ils avaient
un an pour accomplir cet objectif.
"Rentrons",
ordonna-t-elle, froidement, de sa voix masculine factice. Elle se leva,
enfila sa pelisse noire, puis se retourna et guida ses pas vers la
sortie de la taverne.
"Soit",
répondit-il, un peu dans le vide, de manière vaine. Il la contempla
avant de se lever, soupirant profondément, et s'éclipsa à sa suite,
dans les vaporeuses volutes.
(Illustration de Heise)
Miria VI
Miria
VI
Les
deux élégants se frayaient un chemin à travers la cohue nébuleuse du
chantier naval du port de Schendi.Les bâtisseurs portaient sur eux un
regard stupéfait : on voyait rarement les membres de la caste des
joueurs dans ce quartier. Leur tunique de grenat et d'or les faisaient
remarquer sur le champ : deux tâches de couleurs vives dans les
ténèbres de cet arsenal en construction. Et à leur passage s'élevaient
des murmures auxquels ils ne prêtaient guère attention, se faufilant,
faisant du chemin, impassibles, le regard droit et inquisiteur,
visiblement en quête de quelque chose de précis et qui occupait
totalement leurs pensées.
Ils stoppèrent net leur progression. Il
était là. Cassius de Schendi : le plus grand armateur de la Cité. Ils
s'avancèrent vers lui, fébriles, et le saluèrent en silence. C'était un
homme bien bâti, au regard clair gorgé d'une étonnante douceur mais
dont les traits étaient durs. Il les mena jusque dans son bureau, dans
cette bicoque de pierres enténébrées qui faisait face aux quais
encombrés du chantier. Une fois installés, ils purent débuter les
négociations.
"C'est un honneur pour moi de travailler avec les deux plus grands joueurs de notre belle Cité", maronna l'armateur.
"Cet honneur est partagé, cher Cassius", assura aussitôt Andopal.
Les
deux amants échangèrent une œillade lourde de sens. Cassius était
conscient de la fortune dont ils disposaient, et le marchandage
s'annonçait difficile. D'autant plus qu'ils devaient aussi acheter la
discrétion de celui-ci... Cet architecte naval n'était pas uniquement
réputé pour sa folie des grandeurs mais aussi, et surtout, pour être
extrêmement difficile en affaire.
La tractation se prolongea
jusqu'à la nuit, fabuleuse succession d'arguments, combat de langage où
la fourberie se mêlait aux politesses. Ils triomphèrent finalement et
parvinrent au prix qu'ils s'étaient fixés, usant d'une incroyable
fermeté et d'un refus systématique des suggestions trop onéreuses. Et
c'est épuisés qu'ils traversèrent à nouveau le chantier naval désormais
noyé dans la pénombre de la sorgue, désert et terriblement silencieux,
bercé par le clapotis serein de Thassa et les grincements lugubres des
navires.
"Finalement, nous nous en sommes bien tirés", constata Naryal, d'une voix harassée.
Miria
se contenta d'acquiescer. Puis, se décidant finalement à parler et
laissant sa voix harmonieuse s'élever dans le silence troublant :
"Nous
disposerons du navire à temps. Mais il reste un point essentiel :
apprendre à l'utiliser. Je ne peux me permettre d'avoir besoin d'un
homme pour le conduire. Et ici, la caste des hommes de Thassa est bien
trop étanche pour qu'ils acceptent d'enseigner les rudiments de la
navigation à un joueur."
Malgré ce constat plutôt
pessimiste, elle souriait et son regard étincelait de malice dans le
clair-obscur de la nuit tombée. Son minois était légèrement penché en
arrière, et elle humait la brise salée avec délectation.
"A quoi songes-tu ?", la questionna-t-il, avide de savoir.
Elle éclata d'un rire morne, et, tournant sa figure altière dans la direction de son neveu, elle lui glissa :
"Mon cher Naryal... Notre seule issue se nomme Port Kar."
(Illustration de Luis Royo)
Miria VII
Miria
VII
Ils
étaient à Port Kar. Port Kar et ses ruelles abruptes fondant sur des
quais grinçants de bois vermoulu, ses bicoques branlantes léchées par
les flots, ses forbans fantomatiques errant de jour comme de nuit à
travers ses venelles enténébrées. Port Kar la marginale, la cité sans
pierre et sa population métissée, ses marchés fiévreux qui regorgent de
toutes les merveilles de Gor, fruits multicolores et nuances infinies
d'esclaves, ribambelles pigmentées sur le port. Port Kar la bâtarde et
ses foules miséreuses, exclues, solitaires, furieuses, ses voleurs et
ses she-urts aux loques flamboyantes et aux pas rapides, ses canaux
sordides où couinent les urts. Port Kar la fabuleusement libre.
"Tu as vécu quelques temps ici, je crois, non ?", demanda Naryal. Ils descendaient une allée étroite, bordée de masures, qui se précipitait sur le port.
"En effet",
répondit-elle. Elle ne semblait pas vouloir en dire plus à ce sujet.
Elle passa une main songeuse sur sa joue droite, effleurant la petite
cicatrice en forme de trident, presque invisible désormais, qui y
reposait. Cette cité était gorgée de souvenirs qui lui étaient précieux.
Ils
avaient décidé d'aller quémander l'aide d'un pirate qu'on nommait
Sacham Faenius, il prétendait appartenir à la Gens Faenia, fameuse
famille de la caste écarlate à Ar. Ce capitaine était assez connu à
Port Kar et sa réputation n'était pas des meilleures. Pour tout dire,
son nom inspirait plus la crainte et la colère que le respect, et il
n'était pas en bons termes avec le premier capitaine de la cité. Mais
ce n'était pas cela qui importait aux yeux des deux amants... Il était
surtout réputé pour être l'un des meilleurs navigateurs de tout le
continent, si talentueux qu'avide de pouvoir et de richesse. Ils était
totalement conscients des risques qu'ils prenaient et ne les
négligeaient pas. Ils avaient tous deux la mains crispée sur la garde
étincelante de leur dague.
Ils atteignirent enfin les docks,
encombrés de personnages étranges, aux costumes parfois bariolés,
recomposés, et à l'air peu avenant. Des rires et de la fumée
s'échappaient depuis la porte ouverte de l'une des tavernes. Ils n'y
accordèrent qu'une attention minimale.
Et, enfin, leurs pas
fébriles les menèrent jusqu'à ce haut navire dans lequel, après s'être
présentés, ils furent inviter à grimper. Puis, l'équipage les mena
jusqu'à la cabine du capitaine. C'était une pièce coquette, meublée
comme le cabinet de travail d'un riche marchand.
Sacham Faenius
était assis, les jambes croisées, dans le fauteuil qui faisait face à
son bureau. Il ne se leva pas. C'était un homme d'une beauté
stupéfiante, si surprenante qu'effrayante. Il avait la beauté de la
glace : éblouissante mais d'une froideur sans pareille. Il les invita à
s'asseoir face à lui et à lui conter les raisons de leur venue. Après
quelques instants de silence, voyant que sa tante ne prendrait pas la
parole, Naryal se décida à répondre au pirate, avant que celui-ci ne
s'impatiente.
"Nous souhaitons apprendre à naviguer,
pour notre bon plaisir, conduire un bateau nous paraît... distrayant.
Nous possédons de grandes quantités d'or. Il va de soit que pareil
enseignement sera généreusement récompensé."
Le
pirate éclata de rire. Il n'adressait pas un regard à Naryal et gardait
ses prunelles sombres posées sur Andopal, qui, lui-même, consacrait son
attention à observer le ciel cendreux à travers l'une des ouvertures de
la cabine.
"Et moi qui croyais que ma réputation
m'éviterait pareilles demandes... Je n'ai pas le cœur à m'encombrer de
deux joueurs qui veulent naviguer pour s'amuser, et même pour tout l'or
de Gor, je n'accepterais pas."
Naryal, déçu et contrarié, balbutiait quelques "mais enfin !",
totalement dépité et ne trouvant pas de solution face à un refus si
catégorique. C'est alors qu'Andopal, que Miria, darda son regard félin
sur le capitaine et déclara, d'une voix pleine d'une assurance
désarmante, souriant d'un air énigmatique :
"Et si, en échange de ce service, cher Sacham, nous vous offrions plus que tout l'or de Gor ?"
Surpris
par un tel sérieux, le pirate plissa les yeux, invitant le joueur à en
dire plus. Déjà, l'avidité illuminait son faciès. Qu'est-ce qui avait,
sur Gor, plus de valeur que l'or ? Et comment, ce riche joueur, reputé
à Schendi, pouvait-il en parler avec une pareille assurance ? Ne savait
-t-il pas ce qu'il risquait à vouloir berner un homme comme lui, un
pirate ? Oui. Il venait d'éveiller son intérêt, plus que jamais... Et,
parallèlement, cet innocent l'amusait.
Mais, habile marionnettiste, Miria lui souffla, de cette voix masculine qu'elle maîtrisait désormais à merveille :
"Vous verrez ce dont il s'agit si vous acceptez et si vous réussissez"
Aucun
être sensé n'aurait daigné accepter telle proposition, qui sonnait
comme la pire des escroquerie, la plus grossière. Mais, comme
lorsqu'elle jouait au Kaissa, Miria avait pris l'habitude de tout
risquer, de tout tenter. Et, souvent, cela marchait. Peut-être fut-ce
plus parce que ce jeune joueur aux traits si féminins, au regard si
poignant, intriguait Sacham, que dans l'espoir d'obtenir un trésor
qu'il accepta.
Quoi qu'il en fut, il conclu avec eux cet accord
irrationnel, marqué par la folie naissante de ces trois ambitieux. Et,
en quittant le navire, les deux amants triomphèrent, se gratifiant
simplement d'une œillade victorieuse.
"Bientôt", murmura Miria, "bientôt, le destin s'accomplira".
(Illustration de Luis Royo)
Miria VIII
Miria
VIII
"Et maintenant ?", demanda-t-il, ne quittant pas son interlocuteur du regard, "vous
savez tous deux manier un navire et commander un équipage, presque
aussi bien que moi, ce qui n'est pas rien, tu me le concéderas. J'ai
tenu ma part de l'engagement. A toi de tenir la tienne, désormais."
Ils
étaient seuls. Andopal avait demandé à son frère aîné de se retirer.
Probablement avaient-ils prévu ce moment depuis longtemps car Naryal
n'avait pas bronché et était parti. Ils avaient passé les trois mois
précédents à Port Kar et sur Thassa, en compagnie du capitaine Faenius.
Il avait été un professeur attentif et patient, prenant rapidement
plaisir à enseigner ainsi son art. D'autant qu'au bout de cet
apprentissage, miroitait la promesse folle d'Andopal... Préserver le
secret de ce dernier n'avait pas été aisé et les deux amants avaient du
inventer mille ruses pour tromper Sacham, qui, en effet, trouvait un
air aussi troublant qu'étrange à ce jeune homme aux traits efféminés et
à la grâce naturelle.
Naryal avait moult fois questionné Miria sur
ce qu'elle comptait octroyer au capitaine et qui valait plus que tout
l'or de Gor. Elle refusait à chaque fois de lui répondre et lui
murmurait de ne pas s'en soucier, qu'elle s'occupait de cela et que
cela importait peu. Cela apparaissait à Naryal comme un manque total de
confiance et blessait terriblement son orgueil tout en ravivant la
passion coupable qu'il éprouvait pour elle. Leur relation s'était
compliquée durant ces quelques mois, ils n'avaient guère plus
d'intimité et ne pouvaient courir le risque de trahir la nature
féminine de Miria ni même les liens amoureux qui les unissaient. Et si
Miria n'en souffrait pas réellement, Naryal subissait la torture.
Elle laissa, lentement, un sourire se dessiner sur ses lèvres. Puis, elle répondit avec une note d'amusement :
"Soit. Ce que je vais t'offrir, ce soir, capitaine, est immensément précieux, mais tout aussi éphémère."
Il
ne rétorqua rien. Il attendait. Elle commença à défaire sa tunique,
faisant glisser le tissu sur cette peau trop satinée. Ces épaules si
rondes, puis les bandelettes, puis sa poitrine, ces deux pétales de
rose égarés dans un champ de neige, symétriques, ses hanches, au galbe
parfait, ce corps de femme qui se libère, qui s'affranchit. Il ne
bougea pas. Il ne paraissait pas surpris.
Lorsqu'elle fut totalement nue, elle s'approcha de lui, d'un pas lent et félin.
"Je le savais", déclara-t-il simplement. "Mais, qui que tu sois finalement, saches qu'à mes yeux, aucune femme ne vaut tout l'or de Gor."
Et
son coeur battait la chamade, détrompant ses propos. Il avait développé
une réelle estime pour Andopal, comme pour Naryal, étonné par
l'habileté et l'intelligence des deux frères. Et le jour, où, par
hasard, il avait surpris Andopal qui se changeait et qu'il avait
découvert la vérité, il n'avait pas hésité et avait gardé le silence.
Parce qu'il était déconcerté, parce que cela avait ébranlé ses
convictions. La plupart des hommes goréens auraient fait en sorte que
pareille tromperie soit châtiée mais Sacham Faenius était un marginal,
un fou, un génie. Et il aimait par dessus tout les exceptions, il
refusait de se conformer aux normes. Les femmes étaient faibles à ses
yeux. Mais Andopal... C'était autant un homme qu'une femme. Il était
vif, adroit et charismatique, impassible. Il ne sombrait pas dans la
sensiblerie habituelle des femmes.
Et maintenant qu'il, qu'elle, se
tenait face à lui, lui exhibant sa féminité éclatante avec une terrible
insolence, il était plus désemparé qu'en colère. Parce qu'elle ne
craignait rien. Parce qu'elle était prête à tout. Parce qu'elle était
plus folle que lui, jusqu'à en être sublime.
"Je ne veux pas me donner à toi, Sacham, il est impossible que j'appartienne à un homme... Je veux juste partager avec toi."
Il ne cilla pas.
"Partager quoi ?"
Elle éclata d'un rire morne et lui souffla à l'oreille :
"Mais
la liberté vraie, la seule, l'unique, celle qui n'obéit pas aux normes
et qui, lorsqu'on la connait, devient l'essentiel, plus importante que
la vie même. Celle qu'aucune chaîne, aucun collier n'entravera
jamais... Celle qui vaut plus, oui, plus que tout l'or de Gor. Celle
que tu cherchais lorsque tu as fui Ar et les honneurs pour plonger dans
la fange de Port Kar."
Il aurait pu se fâcher, la
tuer, la réduire en esclavage, la marquer, l'égorger, la violer, la
jeter à Thassa, l'insulter... Il l'embrassa. Cela marqua la fin du
dialogue, plus un mot ne fut prononcé. Et c'est dans une liberté
absolue, qui défia toutes les lois de Gor, toutes les idées
pré-conçues, les luttes et les combats que chacun avait menés, que
défila la nuit.
Au petit matin, lorsqu'il s'éveilla, elle était partie, lui laissant l'impression mystérieuse qu'il avait simplement rêvé.
(Illustration de Luis Royo)
Miria IX
Miria
IX
Le vent soufflait sur la jungle abandonnée, acrimonieux. Le tombeau d'Alna-Ouna avait retrouvé son silence funèbre. Depuis combien de temps ? Elle l'ignorait. Elle avait inspecté les lieux, le désespoir la gagnant un peu plus à chaque découverte. Quelques cadavres jonchaient encore les dalles ternes du mausolée. Ils avaient probablement emmené celles qui avaient survécu. A combien étaient-ils venu ? Que s'était-il exactement passé ? Cela importait-il au fond ? Non. Pourtant, elle avait tout prévu : elle avait un navire superbe, elle savait le diriger et pouvait éduquer tout son équipage pour voguer vers un rêve. Elle avait trouvé l'unique solution, elle avait cru de tout son être en cette possibilité de salut.
Elle avait échoué. Et, subitement, la culpabilité s'abattait sur elle en un orage furibond. C'était elle qui les avait entraînées dedans, elle qui les avait précipitées dans le plus obscur des abysses. Et elle s'en sortait, elle, encore. Comme toujours, comme à chaque fois, elle se faisait simple spectatrice d'un néant qu'elle avait provoqué.
Naryal posa une main sur son épaule. Elle le repoussa, sans violence. Il dut comprendre car il se retira sans un mot, disparaissant dans la végétation luxuriante. Et, seule, à la racine de sa vie, elle éprouva, pour la première fois de sa longue existence, la certitude d'en avoir atteint le bout, cet instant où il n'y plus rien à faire que de se retourner et que de contempler derrière soi une destinée déjà révolue.
Elle n'avait plus la puissance d'espérer, de se relever, de reprendre les armes, fière et noble, et de voler au secours des siennes, faisant fi des périls et des obstacles. Elle avait placé trop de certitude dans son projet : gaspillée.
Alors, elle décrocha la petite fiole qui pendait à son cou, au bout d'une chainette argentée. Et ses doigts distingués l'ouvrirent, faisant tourbillonner le bouchon noirâtre, puis le laissant échouer dans l'herbe. Et elle renversa la tête en arrière, déversant la mort dans sa bouche. Comme sa mère.
"C'était cela, alors...", souffla-t-elle.
"Le prix à payer."





