Balkis 1.
Les Chroniques de Balkis
D'une ombre sauvage
(Univers de Conan)
"La beauté est un jardin sauvage..."
Anne Rice.
... Acte premier ...
Ce soir là fut semblable aux autres. La lumière agonisait sur les
onduleuses dunes, ouvrant le chemin à la nuit solitaire. Les insectes
chantaient une litanie redondante, marquant un rythme mécanique mais
apaisant. La chaleur retombait sur le désert. Le marchand était là,
dans sa belle tenue de soie luisante, accompagné d'un chameau au dos
lourdement chargé. Les parents embrassèrent Hathor, sa sœur aînée, sur
le front, chacun leur tour. Elle ne semblait pas avoir peur, mais que
pouvait-elle craindre ? Elle qui était si insolente. Balkis, était
restée en arrière, le regard vide de toute émotion, dans sa petite
tunique de lin blanc, éthérée. Hathor vint l'embrasser sur la joue,
fermement, sans une larme. Balkis avait les yeux humides, mais aucun
sanglot ne franchit le seuil de ses lèvres, elle ne répondit pas au
baiser, immobile, comme une impassible statue.
Vendue. Sa soeur allait devenir esclave à Khémi, dans une taverne,
courtisane. Un bon travail avait promis le marchand. Sa sœur était
d'accord, elle rêvait de luxe et de richesse, choses essentielles que
la vie au caravansérail ne pouvait lui offrir... De plus, ils allaient
pouvoir vivre aisément, avec l'argent de la vente de cette soeur.
Ce soir là, Hathor était partie, avec le chameau et le marchand, se
perdre dans les ombres du désert, au-delà du caravansérail. Personne
n'avait pleuré dans la famille, lorsqu'ils la virent s'éloigner,
ondoyante dans sa robe blanche et limpide. La vie était dure dans le
désert. Ils rentrèrent dans la petite demeure, pour prendre le repas du
soir,. Balkis était incroyablement silencieuse. Elle et Hathor étaient
des enfants adoptées, retrouvées abandonnées, au caravansérail. Hathor
était sa sœur aînée, deux ans de plus. Elles se ressemblaient
terriblement, mais leurs cœurs étaient différents. Balkis en voulait au
monde entier, parce qu'elle perdait sa soeur, à jamais certainement.
Hathor avait promis de revenir un jour, riche, pour veiller sur eux.
Balkis n'y croyait pas : l'espoir était vain, le bonheur n'était pas
pour elle. Son regard d'or éclatant se perdait dans la contemplation du
bois vermoulu de la petite table sur laquelle ils dînaient.
Ce soir là, Balkis était déjà sauvage, ce qu'elle serait plus tard, par
nature, forgée par la souffrance. Il y a des plaies que même le temps
ne saurait guérir. Elle s'était assise, avait mangé et bu le thé à la
menthe, de façon mécanique, sans un mot, sous le regard troublé de ceux
qui veillaient sur elle. Puis elle était sortie sur la petite terrasse
de sable, surplombée d'une étoffe de bure étendue, pour faire de
l'ombre, quand il y avait trop de soleil... Elle s'était assise,
repliant ses genoux contre son ventre, puis elle avait attendu que la
lune fasse son apparition, dans le ciel obscur brodé d'étoiles, que le
silence soit absolu. Puis elle avait pleuré, tout son saoul, ses
sanglots troublant la paix du désert.
Déjà, la solitude l'appelait, déjà, le monde l'effrayait, déjà le mépris fut son plus précieux ornement.
Puis, lentement, le sommeil s'affaissa sur son front, refermant l'écrin
de ses paupières sur la prunelle de ses yeux étincelants, étouffant les
sanglots, et, la joue sur le sable, le corps livré au désert,
vulnérable comme jamais, elle s'endormit.
"Tu reviendras, hein, tu reviendras ? Je me sens si seule sans toi... Seule dans ce monde terrifiant..."
Elle avait sourit, puis elle l'avait serré dans ses bras, une dernière fois.
"Je reviendrai. Riche et lumineuse, pour toi, ma petite sœur, et tu seras heureuse..."
... A suivre ...
(Illustration de Luis royo)
Balkis 2.
Les Chroniques de Balkis
D'une ombre sauvage
Le désert est une femme capricieuse, qui parfois rend les hommes fous.
Paulo Coelho
... Acte deuxième ...
Elle observa la maison vide. Morts. Ils étaient tous
deux morts... Le plus cruel était qu'elle ne ressentait pas de réelle
tristesse. Elle s'était toujours sentie seule depuis le départ
d'Hathor. Ils n'existaient déjà plus pour elle, eux qui avaient accepté
de vendre sa sœur. Sa sœur qui n'était pas revenue, malgré les années
qui s'écoulaient inlassablement. Elle était vraiment seule, maintenant.
C'était normal. Il devait en être ainsi, elle était conçue pour ça...
Elle effleura le mur du bout des doigts. Vide. Le néant était partout,
jusqu'aux tréfonds de son coeur meurtri. Elle s'en voulait de ne pas
être triste, de ne pas éclater en sanglots, de ne pas se jeter au sol,
s'arracher les cheveux, se tordre de souffrance. Elle méprisait sa
terrible impassibilité, face au monde, face aux autres.
Adossée à un mur, elle poussa un profond soupir. Que faire de cette vie
qui lui avait été insufflée, comme un cadeau, cette vie offerte qui
semblait être une malédiction plus qu'un présent ? Un poids lourd à
porter, mais qu'elle n'oserait lâcher. Elle n'avait pas de moyen de
revenu, en dehors de la petite chèvre qui appartenait à ses parents, et
qui fournissait un peu de lait, puis il y avait le commerce aussi,
celui des merveilles du désert. Il n'était pas question pour elle
d'aller à Khémi, Khémi qu'elle détestait sans s'y être rendue. Elle
devait rester ici, et y porter le fardeau de sa vie et celui de la
disparition de sa soeur. Elle n'avancerait pas, elle serait l'errante,
la solitaire, celle qui ne regarde plus le monde, celle qui tourne le
dos et qui file en courant. Celle qu'on observe mais qu'on n'approche
plus, parce qu'on a peur d'elle. Elle esquissa un sourire amer. Elle ne
songeait plus à l'avenir... Seul restait le présent, indécis,
tremblant, vibrant, attirant aussi parce qu'il ne fermait aucune porte
: il les détruisait toutes. Il ne restait plus que le désert, ouvert
parce qu'il ne saurait être clos, vaste, le désert était son présent.
Et probablement était-il aussi l'essentiel de son passé, et l'ombre
inquiétante de son avenir.
La porte fut fermée à clé. La demeure condamnée. Un dernier regard en
direction de cette bâtisse, puis du caravansérail, puis du point,
invisible qui marquait l'horizon de sa noirceur. Ses pas la menèrent
dans le cœur du désert, là où régnait le silence, son vieil ami. Le
sable brûlant caressait ses pieds nus et délicats, le vent faisaient
danser sa chevelure, simulacre de bonté pour masquer le danger du
désert. Mais ce danger, elle était née avec, et elle le connaissait par
coeur, comme un poème ancré dans son âme. Aussi sauvage que lui, elle
se sentait en symbiose, comme avec un amant idéal. Elle se fit un
serment, murmurant pour ne pas troubler le silence.
"Tant qu'Hathor ne sera pas rentrée, je resterai ici, au péril de ma
vie, afin de donner un sens à ce sentiment de solitude qui m'opprime...
Seul son retour pourra signer le mien à la civilisation."
... A suivre ...
(Illustration de Luis royo)
Balkis - Hors série
Balkis
La Captive (Hors-chroniques)
Elle fut jetée dans l'austère cachot, parmi les filles qui y vivaient déjà depuis quelques jours. Elle était à demie-consciente, essoufflée, le corps meurtri. Les filles la délièrent, arrachèrent le bâillon qui opprimait ses lèvres. Elle haletait. Son corps nu était maculé de sang, vives taches pourpres sur le blanc de sa peau. Les larmes traçaient de longues trainées luisantes sur ses joues écorchées. Elle observa les filles, nues, elles aussi, qui s'affairaient autour d'elle, amenant un baquet d'eau froide, probablement pour la laver.
Sinistres spectres. Elles semblaient brisées, toutes pareilles, fantômes indissociable.
"Je ne deviendrai pas ainsi, jamais...", pensa-t-elle, pleine d'effroi. Elle les laissa rincer son corps, l'eau froide ravivant la douleur des plaies. Le fouet aussi, avait marqué son dos, raies d'un rose pale, légèrement enflées. Elle avait froid maintenant. L'humidité était partout : elle ne connaissait que l'agréable chaleur du désert. Les ténèbres aveuglaient ses prunelles familières du soleil intense. Les filles qui avaient fini de la laver, la regardaient désormais avec de grands yeux, scrutant sa beauté étonnante, ce charme sauvage,
humant ce parfum de musc.
Puis elles l'assaillirent de questions : Qui était-elle ? D'où venait-elle ? L'avait-on violée ? Avait-elle mal quelque part ? Alors, c'était bien elle, la perle du désert stygien, la sauvageonne sublime ? Balkis répondit, d'un ton las, d'un ton froid et calme. Puis elles lui offrirent à manger, une bouillie infâme. Elle la dévora : elle n'avait aucun sens de la gastronomie.
Les heures s'écoulaient et les forces lui revenaient. Peu à peu, ses yeux s'adaptèrent à l'obscurité ambiante. Elle fut rapidement partagée entre deux sentiments qui s'opposaient : la fureur et la mélancolie. Le premier la poussait à récupérer ses forces et à parvenir à s'échapper, puis à se venger. Le second l'incitait à se laisser dépérir et à mettre fin à ses jours. Elle oscillait entre ces deux tendances d'une façon infinie qui affleurait l'absurde. Tantôt énergique et prête à tout, frappant de toutes ses forces les murs humides. Tantôt statique et au comble du désespoir, elle se repliait dans un coin et se promettait de ne plus manger afin de mourir.
Lorsqu'elle dormait, son sommeil était agité, et elle hurlait le nom de sa soeur de façon régulière. Elle était fiévreuse, tremblante, et elle ressentait toute l'horreur du lieu dans lequel elle se trouvait. Elle était déchirée, arrachée au désert, fauve loin de sa nature, égarée. Et la seule motivation qui animait désormais son être était bien de ne pas devenir comme ses compagnes de cellule.
Parce que la liberté coulait dans son sang.
Parce qu'elle était forte.
Un fauve.
Balkis - La dernière heure
Balkis
La dernière heure (Hors-chroniques)
(Texte en gris : Thanys)
Difficile de savoir quand commençait le jour et quand
débutait la nuit. Le cachot semblait hors du temps, et même peut-être de
l'espace, tant il aurait pu se trouver n'importe où. Seuls les couverts en
acier stygien, posés sur la petite table et qui servaient à la restauration du
Crabe, indiquaient qu'on se trouvait en Stygie. Le Crabe, d'ailleurs, n'avait
pas perdu l'appétit, et mangeait de bon coeur, après chaque séance de torture
où chaque membre, chaque articulation était sollicitée pour alimenter le chant
strident de la douleur et de l'effroi qui résonnait dans tout le sous-sol.
Ombre opaque et
gloutonne, contrastant vivement avec la chaude lumière auquel elle était
habituée, et qu'elle considérait comme sienne. N'était-elle plus elle-même que
l'une des infinies parcelles de cette masse de ténèbres ? Plus aucune
nourriture n'avait franchit le seuil de ses lèvres, et les tortures s'étaient
enchaînées en un abominable chapelet, se succédant sans fin. Affaiblie, Balkis
l'était, sans aucun doute possible. Elle était plus pale que jamais, et,
toujours enchaînée, elle semblait être l'une de ces fées diaphanes qui se
volatilisent en un soupir. Sa voix était cassée et les hurlements
s'affaiblissaient. Une sinistre mélancolie l'avait envahie, elle ne songeait
plus qu'à sa propre mort, devenue pour elle un but, une fatale obsession.
Les jours s'étaient succédés, prolongeant l'agonie. Puis, un
matin, l'esclave était revenue, suivie du Poulpe, portant sa bassine d'eau en
terre cuite et ses linges apaisants. Sans mot dire, et réprimant ses larmes de
peur, elle avait fait à nouveau sa toilette, sans hâte, comme une alliée
d'infortune tentant de prolonger ce petit moment de paix. Puis le Poulpe, qui
s'était assis, avait donné un ordre incroyable : il fallait qu'on détache
Balkis, et qu'on la conduise à ses "appartements".
Encore une fois, elle s'était laissée faire, l'eau froide même ne semblait plus pouvoir la tirer de la léthargie dans laquelle son état d'affaiblissement l'avait plongée, elle avait le regard perdu dans le vide, ses lèvres étaient légèrement entrouvertes, comme pour capturer un peu d'air, comme si elle peinait à respirer. Elle n'entendit probablement pas l'ordre du monstre. Elle avait aussi considérablement maigri, elle semblait plus fragile, les membres plus minces et les muscles moins marqués, mais cette sveltesse nouvelle ne nuisait nullement à sa beauté, la portant à un paroxysme douloureux qui avait une dimension tout à fait sublime.
Balkis se lova dans un coin, un triste sourire naissant sur ses lèvres. Elle frissonnait un peu, car la faim la tenaillait et qu'elle était nue et si faible. Ses poignets et ses chevilles la faisaient atrocement souffrir, mais elle éprouvait, pour la première fois depuis sa capture, un effrayant sentiment de paix. "Cet endroit sera mon tombeau, c'est certain...", murmura-t-elle, appuyant son corps contre le mur froid. Puis, poussant un dernier soupir, elle ferma les yeux, espérant que la mort ne tarderait pas à venir à sa rencontre.
Elle entrouvrit les yeux, puis s'empara du pichet d'eau, en
but un peu, puis versa le reste dans la bassine. Elle rinça son visage à l'eau
fraiche, trouvant cette sensation agréable, puis le reste de son corps,
insistant sur les plaies les sales et qui la faisaient le plus souffrir.
Cependant, s'en tenant à son désir de mourir, de façon digne et noble, elle ne
toucha pas au plateau de nourriture, qu'elle repoussa dans le coin opposé du
cachot et dont elle ne se soucia plus.
Tous les matins, l'esclave bedonnant revenait, retirant sans
un mot la nourriture refusée, et la remplaçant par une autre. Rien de bien
ragoûtant, mais rien d'infâme à première vue, du moins si l'on connaissait
l'ordinaire d'un fermier des berges du Styx. L'eau était changée, les linges
remplacés, et tout ce qui devait l'être était emporté. Un matin, un pot
d'onguent fut déposé, odoriférant et huileux, à côté de la bassine de toilette.
De jour en jour, Balkis maigrissait, ses joues commençaient
à se creuser, et sa beauté commençait à en pâtir. Elle se lavait chaque jour et
buvait un peu. Elle ne tenta jamais d'adresser un mot à l'esclave, elle ne le
regardait pas. D'elle exhalait une profonde tristesse à la laquelle son
affaiblissement croissant rajoutait une dimension physique. Elle dormait
souvent, tourmentée, hurlant parfois dans le silence. Elle refusa d'utiliser le
pot d'onguent, le plaçant à côté de la nourriture et se contentant de la
fraîcheur de l'eau. Un jour, elle ne fut plus capable de marcher jusqu'au
pichet d'eau. Elle cessa alors de boire et de se laver. Ce jour là,
probablement fut-elle heureuse, car elle sentait son jour venir.
La jeune esclave revint, pour baigner Balkis, et apaiser son
corps des souffrances que son affaiblissement provoquait, malgré l'effort de
son organisme pour cicatriser. Des effluves de savon, et de parfum, montaient à
ses narines, malgré ses sens atrophiés. Puis on la transporta, dans une autre
pièce, avec d'infinies précautions, afin de l'allonger sur un pauvre lit de
bois sombre, grossièrement menuisé, mais doté d'un matelas. Un soupirail, situé
au centre du mur et dans sa partie haute, donnait un peu d'air et de lumière.
Elle se laissa faire, disant à la jeune esclave que celle-ci
faisait la toilette d'une morte, d'un ton macabre, comme pour se repaitre de
l'effroi que cela provoquait chez celle-ci. Au moins, elle ne mourrai pas
sale... Et pas à terre... Elle passa les heures suivantes à contempler la
lumière en souriant impassiblement, les mains croisées sur sa poitrine,
respirant avec difficulté, faisant fi de la faim qui la tenaillait, de ce corps
qui ne voulait pas mourir et qui la tirait inlassablement vers cette vie dont
elle ne voulait pas. Elle dormait peu, obsédée par la lumière, que ce soit
celle du soleil ou de sa pale consoeur, elle y voyait peut-être une once d'espoir.
La jeune esclave sortait de la chambre en pleurant, sans
retenir ses larmes devant une telle beauté en train de faner, elle qui n'avait
jamais eu droit pourtant aux attentions dont bénéficiait cette
"nouvelle". L'esclave bedonnant, lui-même, semblait troublé, et
était-ce un ordre ou une initiative de sa part, rajoutait un petit
quelque-chose à l'ordinaire de la mourante, espérant sans doute que celle-ci se
laisserait persuader de se nourrir.
Elle ne s'en souciait guère, déterminée comme jamais.
L'agonie la faisait parler, et elle commença à délirer, s'adressant à sa sœur
comme si elle lui faisait face, de sa voix faible et pourtant mélodieuse. Le
monde autour d'elle semblait s'être volatilisé, et il n'y avait plus que cette
minuscule lucarne qui lui apparaissait comme l'attirant reflet de sa propre
mort. Elle cauchemardait constamment lorsqu'elle dormait, et se réveillait en
sueur. Chaque fois qu'elle s'endormait, elle espérait que ce serait la dernière
fois, et chaque réveil était pour elle une infinie déception.
Balkis - Ortlanna
Balkis
Ortlanna (Hors-chroniques)
(Texte en gris : Thanys)
Un matin, la jeune esclave déposa une fleur sur la table, et
le gros serviteur n'osa pas l'enlever. La chambre, même si ce n'était qu'un
cachot amélioré, prenait peu à peu vie, au fur et à mesure que son occupante
cherchait à s'en échapper par la mort.
Peut-être fut-ce le hasard, ou un coup du destin, mais son regard se posa sur la fleur. Elle fut touchée de cette attention. Elle pleura à chaudes larmes toute la journée en la regardant. La nuit qui suivit, Balkis dormit paisiblement, malgré ses yeux qui la brûlaient après avoir tant pleuré. Le lendemain, elle accepta de manger un peu. Elle même fut surprise par cet étrange retournement de situation. Elle ne savait plus ce qu'elle voulait. Après tout, était-ce digne d'elle de s'abandonner ainsi au désespoir, alors qu'elle n'était pas si seule et que l'avenir était plein de surprises ?
La fleur était renouvelée chaque matin. La jeune esclave
s'enhardissait même à l'occasion à lui sourire, lorsqu'elle daignait porter son
regard sur elle, les yeux mi-clos. Lorsqu'on vit qu'elle se nourrissait à
nouveau, le gruau de paysan fut remplacé par un peu de bouillon à base de
viande, et de pain azyme. De temps en temps, elle percevait les sons de la
ville, non loin, et l'écho de chants mélodieux venant de l'étage.
Elle vivait désormais paisiblement, essayant de ne pas
songer à l'avenir, s'alimentant sans rechigner. Jour après jour, elle reprenait
du poil de la bête, la chair réapparaissant sur les os et redonnant à ce corps
ses douces rondeurs et son galbe parfait, elle rendait parfois son sourire à la
jeune esclave. Elle restait cependant totalement obsédée par la lucarne et
par la vie que celle-ci filtrait. Elle ne se sentait cependant pas revivre,
elle survivait et elle supportait de moins en moins l'espace clos. Lorsqu'elle
fut à peu près rétablie, elle commença à marcher, tournant en rond dans sa
cellule pendant des heures telle un fauve en cage. Parfois elle s'en voulait de
ne pas être morte et sanglotait dans un coin de la pièce. Parfois elle hurlait
le nom de sa soeur, et l'écoutait se perdre dans le néant des sous-sols.
On fit traverser à nouveau à Balkis les couloirs humides de
l'Oasis, jusqu'à cette pièce honnie qui l'avait vue hurler de tout son être. Un
esclave, qu'elle ne connaissait pas, l'invita à y pénétrer, sans brutalité. Là
se trouvait le Poulpe, assis sur son tabouret, contemplant d'un œil distrait
les anneaux de fer fixés dans le mur.
Elle resta silencieuse, le fixant d'un air
impassible. Elle était fraiche, elle était belle. La souffrance l'avait à peine
marquée, malgré tout ce qu'elle avait enduré. Sa chevelure avait légèrement
poussé et caressait ses rondes épaules nues en de sombres boucles irrégulières
qui lui donnaient un air plus sauvage que jamais. Elle ne souriait pas, elle
conservait une parfaite immobilité, les bras croisés sur sa poitrine, comme
pour se protéger un peu.
Le Poulpe se leva, décochant à peine un regard à la
somptueuse beauté de la captive. Il la contourna, sans se presser, puis passa
le seuil de la porte. Au moment de passer celui-ci, il se contenta d'un
murmure.
"Tu es chez toi."
Puis il partit, laissant la porte ouverte, le bruit de ses sandales résonnant
dans le couloir. Ne restaient que Balkis, et l'esclave qu'elle ne connaissait
pas, celui-ci posté dans un coin, en retrait, dans une attitude de respect.
Elle ne dit rien, elle s'empara de la robe et
l'enfila. Puis elle posa un regard inquisiteur sur l'esclave, le détaillant.
Elle s'approcha de lui et lui demanda dans un souffle qui il était et pourquoi
il était là. Cela l'embêtait terriblement de ne pas savoir quand elle aurait
l'occasion de fuir, ou même mieux, de se venger. L'indétermination de son
avenir la dérangeait et elle espérait que celui-ci pourrait lui en apprendre un
peu plus.
L'esclave s'inclina devant elle, et se présenta sous le nom
d'Hedjou. Il lui apprit, d'une voix calme et paisible, qu'il était là pour
qu'elle puisse communiquer avec le Maître. Ayant observé Balkis enfiler la
robe, le regard inquiet de l'esclave se porta sur les anneaux de métal forgé,
toujours posés sur la table, près de l'endroit où avait été placée la robe.
Elle lui dit qu'elle n'avait pas l'attention de
communiquer avec lui puis elle se mit à l'ignorer avec superbe, comme elle
l'avait fait avec les anneaux. Elle ajusta délicatement la robe sur son corps,
lissant soigneusement le tissu au niveau de sa taille fine afin qu'elle soit
parfaitement marquée. Elle se mit à rêvasser doucement, le regard songeur,
probablement en train de s'imaginer déjà libre, courant dans le sable brûlant
du désert.
Hedjou, ainsi que la jeune esclave - elle se présenta sous
le nom d'Ortlanna - se présentaient toujours chaque matin et désormais chaque
soir, apportant une nourriture variée, de quoi faire une toilette convenable,
et changer le linge et les vêtements de Balkis. Les jours s'écoulaient à un
rythme immuable, les chants venant de l'extérieur résonnaient par les conduits
de chauffage - Hedjou avait prononcé le mot de "Chaufferie" - vers la
chambre au soupirail lumineux.
Elle vivait sans leur parler, en dehors de ce monde. Elle
attendait désormais. Elle prenait ce qu'on lui donnait, remerciant parfois d'un
sourire enchanteur. Elle conservait sa beauté et en prenait soin. Elle vivait
dans le futur. L'ennui lui laissait tout le temps de songer à celui-ci et
incitait les hyperboles. Parfois, elle chantait d'un ton suave des mélopées
oubliées et dont l'agréable ton remontait les couloirs de l'Oasis, sa voix
résonnant avec délice contre les murs épais.
Un matin, les sons enchanteurs des chants venant de l'étage
se turent, laissant la place à des cris de foule joyeuse. Rapidement cependant,
ces cris furent couverts par le hurlement de terreur d'une voix de femme, avant
que la foule ne manifeste son enthousiasme à nouveau par des acclamations et
des prières. Khémi la Pure, Khémi la Vertueuse, et Khémi la Sanglante...
C'était une autre image de cet extérieur brillant, une autre vision de ce qui
se passait dehors.
Balkis haissait toujours Khémi, et les bruits qu'elle
entendait ne lui donnaient qu'une envie : rejoindre le silence presque parfait
du désert. La nuit, lorsque la ville redevenait silencieuse, elle croyait
entendre le murmure du vent, bruissement délicat de sable, parfois violent, le
clapotis apaisant de l'eau si précieuse. Elle méprisait ce qu'elle entendait
dehors et qui était si loin de ce à quoi elle aspirait. C'était une enfant du
désert, une bête sauvage : cet amas de gens au-dessus d'elle l'effrayait, ces
bruits trop forts et qui perdaient toute valeur l'écœuraient.
Peu à peu les Hedjou et Ortlanna, les deux esclaves qui
l'assistaient, se faisaient plus diserts, et elle finit par se faire une idée
plus précise de la façon dont fonctionnait l'Oasis. La Chaufferie, dont de
temps en temps elle entendait les échos - pleurs, gémissements, hurlements de
filles torturées -, et les Bains, dont elle percevait les chants et les
effluves parfumées et humides. Ortlanna, la plus jeune, semblait craintive,
mais tentait de rassurer celle qu'elle ne cessait d'admirer, dès qu'elle
détournait le regard. "J'aurais aimé être aussi belle que toi,
maîtresse", lui dit-elle, ce titre tombant de ses lèvres comme un lapsus.
Deux mondes si différents et si proches... Deux enfers pour
elle. Les chants qu'elle entendait n'étaient à ses yeux qu'un peu de poudre pour
masquer toute l'horreur du système dans lequel elle était prise. Le temps
s'écoulait inlassablement, les jours passaient, et rien ne changeait. Cette
routine terrible qui allait la transformer en animal domestique... Comment la
rompre ? Comment ne pas tomber dans cet inévitable piège ? En être consciente
suffisait-il ? Elle osait l'espérer. "J'aurais aimé être aussi belle que
toi, maîtresse", lui dit un jour sa jeune compagne. Balkis se mit à rire
doucement, et, embrassant la demoiselle sur le front avec une affection tout à
fait surprenante, elle lui répondit : "La beauté n'est qu'une lourde
chaîne de plus, et appelle-moi Balkis, c'est le seul titre qui me
convient."
Elle était captive, et néanmoins maîtresse. Plus rien n'était fait pour l'humilier, à part la réclusion dans ces cachots humides, à peine adoucie par le petit confort que lui prodiguaient les deux esclaves. Le tumulte de la ville, passées les festivités du début de l'été, s'était radouci lui aussi, ne laissant plus filtrer que les bruits habituels de l'activité du port. Des voix qui s'élevaient on percevait souvent le mot d'esclave, et les camelots postés à quelques dizaines de pieds du soupirail vantaient les mérites de divers produits importés du désert ou des pays lointains.
(Illustration de Luis Royo)




