01 juillet 2008

Balkis 1.

Les Chroniques de Balkis
D'une ombre sauvage
(Univers de Conan)

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"La beauté est un jardin sauvage..."
Anne Rice.

  ... Acte premier ...


Ce soir là fut semblable aux autres. La lumière agonisait sur les onduleuses dunes, ouvrant le chemin à la nuit solitaire. Les insectes chantaient une litanie redondante, marquant un rythme mécanique mais apaisant. La chaleur retombait sur le désert. Le marchand était là, dans sa belle tenue de soie luisante, accompagné d'un chameau au dos lourdement chargé. Les parents embrassèrent Hathor, sa sœur aînée, sur le front, chacun leur tour. Elle ne semblait pas avoir peur, mais que pouvait-elle craindre ? Elle qui était si insolente. Balkis, était restée en arrière, le regard vide de toute émotion, dans sa petite tunique de lin blanc, éthérée. Hathor vint l'embrasser sur la joue, fermement, sans une larme. Balkis avait les yeux humides, mais aucun sanglot ne franchit le seuil de ses lèvres, elle ne répondit pas au baiser, immobile, comme une impassible statue.
Vendue. Sa soeur allait devenir esclave à Khémi, dans une taverne, courtisane. Un bon travail avait promis le marchand. Sa sœur était d'accord, elle rêvait de luxe et de richesse, choses essentielles que la vie au caravansérail ne pouvait lui offrir... De plus, ils allaient pouvoir vivre aisément, avec l'argent de la vente de cette soeur.

Ce soir là, Hathor était partie, avec le chameau et le marchand, se perdre dans les ombres du désert, au-delà du caravansérail. Personne n'avait pleuré dans la famille, lorsqu'ils la virent s'éloigner, ondoyante dans sa robe blanche et limpide. La vie était dure dans le désert. Ils rentrèrent dans la petite demeure, pour prendre le repas du soir,. Balkis était incroyablement silencieuse. Elle et Hathor étaient des enfants adoptées, retrouvées abandonnées, au caravansérail. Hathor était sa sœur aînée, deux ans de plus. Elles se ressemblaient terriblement, mais leurs cœurs étaient différents. Balkis en voulait au monde entier, parce qu'elle perdait sa soeur, à jamais certainement. Hathor avait promis de revenir un jour, riche, pour veiller sur eux. Balkis n'y croyait pas : l'espoir était vain, le bonheur n'était pas pour elle. Son regard d'or éclatant se perdait dans la contemplation du bois vermoulu de la petite table sur laquelle ils dînaient.

Ce soir là, Balkis était déjà sauvage, ce qu'elle serait plus tard, par nature, forgée par la souffrance. Il y a des plaies que même le temps ne saurait guérir. Elle s'était assise, avait mangé et bu le thé à la menthe, de façon mécanique, sans un mot, sous le regard troublé de ceux qui veillaient sur elle. Puis elle était sortie sur la petite terrasse de sable, surplombée d'une étoffe de bure étendue, pour faire de l'ombre, quand il y avait trop de soleil... Elle s'était assise, repliant ses genoux contre son ventre, puis elle avait attendu que la lune fasse son apparition, dans le ciel obscur brodé d'étoiles, que le silence soit absolu. Puis elle avait pleuré, tout son saoul, ses sanglots troublant la paix du désert.

Déjà, la solitude l'appelait, déjà, le monde l'effrayait, déjà le mépris fut son plus précieux ornement.

Puis, lentement, le sommeil s'affaissa sur son front, refermant l'écrin de ses paupières sur la prunelle de ses yeux étincelants, étouffant les sanglots, et, la joue sur le sable, le corps livré au désert, vulnérable comme jamais, elle s'endormit.

"Tu reviendras, hein, tu reviendras ? Je me sens si seule sans toi... Seule dans ce monde terrifiant..."

Elle avait sourit, puis elle l'avait serré dans ses bras, une dernière fois.

"Je reviendrai. Riche et lumineuse, pour toi, ma petite sœur, et tu seras heureuse..."

... A suivre ...
  (Illustration de Luis royo)

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Balkis 2.

Les Chroniques de Balkis
D'une ombre sauvage

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Le désert est une femme capricieuse, qui parfois rend les hommes fous.
Paulo Coelho


... Acte deuxième ...

Elle observa la maison vide. Morts. Ils étaient tous deux morts... Le plus cruel était qu'elle ne ressentait pas de réelle tristesse. Elle s'était toujours sentie seule depuis le départ d'Hathor. Ils n'existaient déjà plus pour elle, eux qui avaient accepté de vendre sa sœur. Sa sœur qui n'était pas revenue, malgré les années qui s'écoulaient inlassablement. Elle était vraiment seule, maintenant. C'était normal. Il devait en être ainsi, elle était conçue pour ça... Elle effleura le mur du bout des doigts. Vide. Le néant était partout, jusqu'aux tréfonds de son coeur meurtri. Elle s'en voulait de ne pas être triste, de ne pas éclater en sanglots, de ne pas se jeter au sol, s'arracher les cheveux, se tordre de souffrance. Elle méprisait sa terrible impassibilité, face au monde, face aux autres.

Adossée à un mur, elle poussa un profond soupir. Que faire de cette vie qui lui avait été insufflée, comme un cadeau, cette vie offerte qui semblait être une malédiction plus qu'un présent ? Un poids lourd à porter, mais qu'elle n'oserait lâcher. Elle n'avait pas de moyen de revenu, en dehors de la petite chèvre qui appartenait à ses parents, et qui fournissait un peu de lait, puis il y avait le commerce aussi, celui des merveilles du désert. Il n'était pas question pour elle d'aller à Khémi, Khémi qu'elle détestait sans s'y être rendue. Elle devait rester ici, et y porter le fardeau de sa vie et celui de la disparition de sa soeur. Elle n'avancerait pas, elle serait l'errante, la solitaire, celle qui ne regarde plus le monde, celle qui tourne le dos et qui file en courant. Celle qu'on observe mais qu'on n'approche plus, parce qu'on a peur d'elle. Elle esquissa un sourire amer. Elle ne songeait plus à l'avenir... Seul restait le présent, indécis, tremblant, vibrant, attirant aussi parce qu'il ne fermait aucune porte : il les détruisait toutes. Il ne restait plus que le désert, ouvert parce qu'il ne saurait être clos, vaste, le désert était son présent. Et probablement était-il aussi l'essentiel de son passé, et l'ombre inquiétante de son avenir.

La porte fut fermée à clé. La demeure condamnée. Un dernier regard en direction de cette bâtisse, puis du caravansérail, puis du point, invisible qui marquait l'horizon de sa noirceur. Ses pas la menèrent dans le cœur du désert, là où régnait le silence, son vieil ami. Le sable brûlant caressait ses pieds nus et délicats, le vent faisaient danser sa chevelure, simulacre de bonté pour masquer le danger du désert. Mais ce danger, elle était née avec, et elle le connaissait par coeur, comme un poème ancré dans son âme. Aussi sauvage que lui, elle se sentait en symbiose, comme avec un amant idéal. Elle se fit un serment, murmurant pour ne pas troubler le silence.

"Tant qu'Hathor ne sera pas rentrée, je resterai ici, au péril de ma vie, afin de donner un sens à ce sentiment de solitude qui m'opprime... Seul son retour pourra signer le mien à la civilisation."

... A suivre ...
  (Illustration de Luis royo)

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Balkis - Hors série

Balkis
La Captive (Hors-chroniques)

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Elle fut jetée dans l'austère cachot, parmi les filles qui y vivaient déjà depuis quelques jours. Elle était à demie-consciente, essoufflée, le corps meurtri. Les filles la délièrent, arrachèrent le bâillon qui opprimait ses lèvres. Elle haletait. Son corps nu était maculé de sang, vives taches pourpres sur le blanc de sa peau. Les larmes traçaient de longues trainées luisantes sur ses joues écorchées. Elle observa les filles, nues, elles aussi, qui s'affairaient autour d'elle, amenant un baquet d'eau froide, probablement pour la laver.

Sinistres spectres. Elles semblaient brisées, toutes pareilles, fantômes indissociable.
"Je ne deviendrai pas ainsi,  jamais...", pensa-t-elle, pleine d'effroi. Elle les laissa rincer son corps, l'eau froide ravivant la douleur des plaies. Le fouet aussi, avait marqué son dos, raies d'un rose pale, légèrement enflées. Elle avait froid maintenant. L'humidité était partout : elle ne connaissait que l'agréable chaleur du désert. Les ténèbres aveuglaient ses prunelles familières du soleil intense. Les filles qui avaient fini de la laver, la regardaient désormais avec de grands yeux, scrutant sa beauté étonnante, ce charme sauvage,
humant ce parfum de musc.

Puis elles l'assaillirent de questions : Qui était-elle ? D'où venait-elle ? L'avait-on violée ? Avait-elle mal quelque part ? Alors, c'était bien elle, la perle du désert stygien, la sauvageonne sublime ? Balkis répondit, d'un ton las, d'un ton froid et calme. Puis elles lui offrirent à manger, une bouillie infâme. Elle la dévora : elle n'avait aucun sens de la gastronomie.
Les heures s'écoulaient et les forces lui revenaient. Peu à peu, ses yeux s'adaptèrent à l'obscurité ambiante. Elle fut rapidement partagée entre deux sentiments qui s'opposaient : la fureur et la mélancolie. Le premier la poussait à récupérer ses forces et à parvenir à s'échapper, puis à se venger. Le second l'incitait à se laisser dépérir et à mettre fin à ses jours. Elle oscillait entre ces deux tendances d'une façon infinie qui affleurait l'absurde. Tantôt énergique et prête à tout, frappant de toutes ses forces les murs humides. Tantôt statique et au comble du désespoir, elle se repliait dans un coin et se promettait de ne plus manger afin de mourir.

Lorsqu'elle dormait, son sommeil était agité, et elle hurlait le nom de sa soeur de façon régulière. Elle était fiévreuse, tremblante, et elle ressentait toute l'horreur du lieu dans lequel elle se trouvait. Elle était déchirée, arrachée au désert, fauve loin de sa nature, égarée. Et la seule motivation qui animait désormais son être était bien de ne pas devenir comme ses compagnes de cellule.

Parce que la liberté coulait dans son sang.
Parce qu'elle était forte.
Un fauve.




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16 juillet 2008

Balkis - La dernière heure

Balkis
La dernière heure (Hors-chroniques)

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(Texte en gris : Thanys)

Difficile de savoir quand commençait le jour et quand débutait la nuit. Le cachot semblait hors du temps, et même peut-être de l'espace, tant il aurait pu se trouver n'importe où. Seuls les couverts en acier stygien, posés sur la petite table et qui servaient à la restauration du Crabe, indiquaient qu'on se trouvait en Stygie. Le Crabe, d'ailleurs, n'avait pas perdu l'appétit, et mangeait de bon coeur, après chaque séance de torture où chaque membre, chaque articulation était sollicitée pour alimenter le chant strident de la douleur et de l'effroi qui résonnait dans tout le sous-sol.

Ombre opaque et gloutonne, contrastant vivement avec la chaude lumière auquel elle était habituée, et qu'elle considérait comme sienne. N'était-elle plus elle-même que l'une des infinies parcelles de cette masse de ténèbres ? Plus aucune nourriture n'avait franchit le seuil de ses lèvres, et les tortures s'étaient enchaînées en un abominable chapelet, se succédant sans fin. Affaiblie, Balkis l'était, sans aucun doute possible. Elle était plus pale que jamais, et, toujours enchaînée, elle semblait être l'une de ces fées diaphanes qui se volatilisent en un soupir. Sa voix était cassée et les hurlements s'affaiblissaient. Une sinistre mélancolie l'avait envahie, elle ne songeait plus qu'à sa propre mort, devenue pour elle un but, une fatale obsession.

Les jours s'étaient succédés, prolongeant l'agonie. Puis, un matin, l'esclave était revenue, suivie du Poulpe, portant sa bassine d'eau en terre cuite et ses linges apaisants. Sans mot dire, et réprimant ses larmes de peur, elle avait fait à nouveau sa toilette, sans hâte, comme une alliée d'infortune tentant de prolonger ce petit moment de paix. Puis le Poulpe, qui s'était assis, avait donné un ordre incroyable : il fallait qu'on détache Balkis, et qu'on la conduise à ses "appartements".

Encore une fois, elle s'était laissée faire, l'eau froide même ne semblait plus pouvoir la tirer de la léthargie dans laquelle son état d'affaiblissement l'avait plongée, elle avait le regard perdu dans le vide, ses lèvres étaient légèrement entrouvertes, comme pour capturer un peu d'air, comme si elle peinait à respirer. Elle n'entendit probablement pas l'ordre du monstre. Elle avait aussi considérablement maigri, elle semblait plus fragile, les membres plus minces et les muscles moins marqués, mais cette sveltesse nouvelle ne nuisait nullement à sa beauté, la portant à un paroxysme douloureux qui avait une dimension tout à fait sublime.

On détacha Balkis, et l'esclave, avec mille précautions, l'emporta dans un couloir, puis dans un autre cachot. Celui-ci était plus étroit, mais propre, et doté d'un bas-flanc et d'une couverture de toile brune. Il n'y avait pas d'ouverture, et pas de torches. Balkis fut jetée dans ce que le Poulpe avait appelé avec une ironie exempte d'imagination "ses appartements". Son nouvel univers.

Balkis se lova dans un coin, un triste sourire naissant sur ses lèvres. Elle frissonnait un peu, car la faim la tenaillait et qu'elle était nue et si faible. Ses poignets et ses chevilles la faisaient atrocement souffrir, mais elle éprouvait, pour la première fois depuis sa capture, un effrayant sentiment de paix. "Cet endroit sera mon tombeau, c'est certain...", murmura-t-elle, appuyant son corps contre le mur froid. Puis, poussant un dernier soupir, elle ferma les yeux, espérant que la mort ne tarderait pas à venir à sa rencontre.

La porte s'ouvrir à nouveau, laissant entrer un serviteur bedonnant, vêtu à la mode stygienne d'un pagne élaboré aux motifs géométriques. Il déposa son plateau, garni d'une frustre nourriture, près de la porte, à même le sol. Puis, il se retourna, saisit quelque-chose, et posa un pichet d'eau, ainsi qu'une bassine vide, visiblement destinée aux ablutions de la captive. Fermant la porte sans un mot, il replongea le cachot dans le noir.

Elle entrouvrit les yeux, puis s'empara du pichet d'eau, en but un peu, puis versa le reste dans la bassine. Elle rinça son visage à l'eau fraiche, trouvant cette sensation agréable, puis le reste de son corps, insistant sur les plaies les sales et qui la faisaient le plus souffrir. Cependant, s'en tenant à son désir de mourir, de façon digne et noble, elle ne toucha pas au plateau de nourriture, qu'elle repoussa dans le coin opposé du cachot et dont elle ne se soucia plus.

Tous les matins, l'esclave bedonnant revenait, retirant sans un mot la nourriture refusée, et la remplaçant par une autre. Rien de bien ragoûtant, mais rien d'infâme à première vue, du moins si l'on connaissait l'ordinaire d'un fermier des berges du Styx. L'eau était changée, les linges remplacés, et tout ce qui devait l'être était emporté. Un matin, un pot d'onguent fut déposé, odoriférant et huileux, à côté de la bassine de toilette.

De jour en jour, Balkis maigrissait, ses joues commençaient à se creuser, et sa beauté commençait à en pâtir. Elle se lavait chaque jour et buvait un peu. Elle ne tenta jamais d'adresser un mot à l'esclave, elle ne le regardait pas. D'elle exhalait une profonde tristesse à la laquelle son affaiblissement croissant rajoutait une dimension physique. Elle dormait souvent, tourmentée, hurlant parfois dans le silence. Elle refusa d'utiliser le pot d'onguent, le plaçant à côté de la nourriture et se contentant de la fraîcheur de l'eau. Un jour, elle ne fut plus capable de marcher jusqu'au pichet d'eau. Elle cessa alors de boire et de se laver. Ce jour là, probablement fut-elle heureuse, car elle sentait son jour venir.

La jeune esclave revint, pour baigner Balkis, et apaiser son corps des souffrances que son affaiblissement provoquait, malgré l'effort de son organisme pour cicatriser. Des effluves de savon, et de parfum, montaient à ses narines, malgré ses sens atrophiés. Puis on la transporta, dans une autre pièce, avec d'infinies précautions, afin de l'allonger sur un pauvre lit de bois sombre, grossièrement menuisé, mais doté d'un matelas. Un soupirail, situé au centre du mur et dans sa partie haute, donnait un peu d'air et de lumière.

Elle se laissa faire, disant à la jeune esclave que celle-ci faisait la toilette d'une morte, d'un ton macabre, comme pour se repaitre de l'effroi que cela provoquait chez celle-ci. Au moins, elle ne mourrai pas sale... Et pas à terre... Elle passa les heures suivantes à contempler la lumière en souriant impassiblement, les mains croisées sur sa poitrine, respirant avec difficulté, faisant fi de la faim qui la tenaillait, de ce corps qui ne voulait pas mourir et qui la tirait inlassablement vers cette vie dont elle ne voulait pas. Elle dormait peu, obsédée par la lumière, que ce soit celle du soleil ou de sa pale consoeur, elle y voyait peut-être une once d'espoir.

La jeune esclave sortait de la chambre en pleurant, sans retenir ses larmes devant une telle beauté en train de faner, elle qui n'avait jamais eu droit pourtant aux attentions dont bénéficiait cette "nouvelle". L'esclave bedonnant, lui-même, semblait troublé, et était-ce un ordre ou une initiative de sa part, rajoutait un petit quelque-chose à l'ordinaire de la mourante, espérant sans doute que celle-ci se laisserait persuader de se nourrir.

Elle ne s'en souciait guère, déterminée comme jamais. L'agonie la faisait parler, et elle commença à délirer, s'adressant à sa sœur comme si elle lui faisait face, de sa voix faible et pourtant mélodieuse. Le monde autour d'elle semblait s'être volatilisé, et il n'y avait plus que cette minuscule lucarne qui lui apparaissait comme l'attirant reflet de sa propre mort. Elle cauchemardait constamment lorsqu'elle dormait, et se réveillait en sueur. Chaque fois qu'elle s'endormait, elle espérait que ce serait la dernière fois, et chaque réveil était pour elle une infinie déception.

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17 juillet 2008

Balkis - Ortlanna

Balkis
Ortlanna (Hors-chroniques)

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(Texte en gris : Thanys)

Un matin, la jeune esclave déposa une fleur sur la table, et le gros serviteur n'osa pas l'enlever. La chambre, même si ce n'était qu'un cachot amélioré, prenait peu à peu vie, au fur et à mesure que son occupante cherchait à s'en échapper par la mort.

Peut-être fut-ce le hasard, ou un coup du destin, mais son regard se posa sur la fleur. Elle fut touchée de cette attention. Elle pleura à chaudes larmes toute la journée en la regardant. La nuit qui suivit, Balkis dormit paisiblement, malgré ses yeux qui la brûlaient après avoir tant pleuré. Le lendemain, elle accepta de manger un peu. Elle même fut surprise par cet étrange retournement de situation. Elle ne savait plus ce qu'elle voulait. Après tout, était-ce digne d'elle de s'abandonner ainsi au désespoir, alors qu'elle n'était pas si seule et que l'avenir était plein de surprises ?

La fleur était renouvelée chaque matin. La jeune esclave s'enhardissait même à l'occasion à lui sourire, lorsqu'elle daignait porter son regard sur elle, les yeux mi-clos. Lorsqu'on vit qu'elle se nourrissait à nouveau, le gruau de paysan fut remplacé par un peu de bouillon à base de viande, et de pain azyme. De temps en temps, elle percevait les sons de la ville, non loin, et l'écho de chants mélodieux venant de l'étage.

Elle vivait désormais paisiblement, essayant de ne pas songer à l'avenir, s'alimentant sans rechigner. Jour après jour, elle reprenait du poil de la bête, la chair réapparaissant sur les os et redonnant à ce corps ses douces rondeurs et son galbe parfait, elle rendait parfois son sourire à la jeune esclave. Elle restait cependant totalement obsédée par la lucarne et par la vie que celle-ci filtrait. Elle ne se sentait cependant pas revivre, elle survivait et elle supportait de moins en moins l'espace clos. Lorsqu'elle fut à peu près rétablie, elle commença à marcher, tournant en rond dans sa cellule pendant des heures telle un fauve en cage. Parfois elle s'en voulait de ne pas être morte et sanglotait dans un coin de la pièce. Parfois elle hurlait le nom de sa soeur, et l'écoutait se perdre dans le néant des sous-sols.

On fit traverser à nouveau à Balkis les couloirs humides de l'Oasis, jusqu'à cette pièce honnie qui l'avait vue hurler de tout son être. Un esclave, qu'elle ne connaissait pas, l'invita à y pénétrer, sans brutalité. Là se trouvait le Poulpe, assis sur son tabouret, contemplant d'un œil distrait les anneaux de fer fixés dans le mur. Sur la table, près de lui, une robe de toile blanche, pliée avec soin, était posée près d'anneaux de métal.

Elle resta silencieuse, le fixant d'un air impassible. Elle était fraiche, elle était belle. La souffrance l'avait à peine marquée, malgré tout ce qu'elle avait enduré. Sa chevelure avait légèrement poussé et caressait ses rondes épaules nues en de sombres boucles irrégulières qui lui donnaient un air plus sauvage que jamais. Elle ne souriait pas, elle conservait une parfaite immobilité, les bras croisés sur sa poitrine, comme pour se protéger un peu.

Le Poulpe se leva, décochant à peine un regard à la somptueuse beauté de la captive. Il la contourna, sans se presser, puis passa le seuil de la porte. Au moment de passer celui-ci, il se contenta d'un murmure.
"Tu es chez toi."
Puis il partit, laissant la porte ouverte, le bruit de ses sandales résonnant dans le couloir. Ne restaient que Balkis, et l'esclave qu'elle ne connaissait pas, celui-ci posté dans un coin, en retrait, dans une attitude de respect.

Elle ne dit rien, elle s'empara de la robe et l'enfila. Puis elle posa un regard inquisiteur sur l'esclave, le détaillant. Elle s'approcha de lui et lui demanda dans un souffle qui il était et pourquoi il était là. Cela l'embêtait terriblement de ne pas savoir quand elle aurait l'occasion de fuir, ou même mieux, de se venger. L'indétermination de son avenir la dérangeait et elle espérait que celui-ci pourrait lui en apprendre un peu plus.

L'esclave s'inclina devant elle, et se présenta sous le nom d'Hedjou. Il lui apprit, d'une voix calme et paisible, qu'il était là pour qu'elle puisse communiquer avec le Maître. Ayant observé Balkis enfiler la robe, le regard inquiet de l'esclave se porta sur les anneaux de métal forgé, toujours posés sur la table, près de l'endroit où avait été placée la robe.

Elle lui dit qu'elle n'avait pas l'attention de communiquer avec lui puis elle se mit à l'ignorer avec superbe, comme elle l'avait fait avec les anneaux. Elle ajusta délicatement la robe sur son corps, lissant soigneusement le tissu au niveau de sa taille fine afin qu'elle soit parfaitement marquée. Elle se mit à rêvasser doucement, le regard songeur, probablement en train de s'imaginer déjà libre, courant dans le sable brûlant du désert.

Hedjou, ainsi que la jeune esclave - elle se présenta sous le nom d'Ortlanna - se présentaient toujours chaque matin et désormais chaque soir, apportant une nourriture variée, de quoi faire une toilette convenable, et changer le linge et les vêtements de Balkis. Les jours s'écoulaient à un rythme immuable, les chants venant de l'extérieur résonnaient par les conduits de chauffage - Hedjou avait prononcé le mot de "Chaufferie" - vers la chambre au soupirail lumineux.

Elle vivait sans leur parler, en dehors de ce monde. Elle attendait désormais. Elle prenait ce qu'on lui donnait, remerciant parfois d'un sourire enchanteur. Elle conservait sa beauté et en prenait soin. Elle vivait dans le futur. L'ennui lui laissait tout le temps de songer à celui-ci et incitait les hyperboles. Parfois, elle chantait d'un ton suave des mélopées oubliées et dont l'agréable ton remontait les couloirs de l'Oasis, sa voix résonnant avec délice contre les murs épais.

Un matin, les sons enchanteurs des chants venant de l'étage se turent, laissant la place à des cris de foule joyeuse. Rapidement cependant, ces cris furent couverts par le hurlement de terreur d'une voix de femme, avant que la foule ne manifeste son enthousiasme à nouveau par des acclamations et des prières. Khémi la Pure, Khémi la Vertueuse, et Khémi la Sanglante... C'était une autre image de cet extérieur brillant, une autre vision de ce qui se passait dehors.

Balkis haissait toujours Khémi, et les bruits qu'elle entendait ne lui donnaient qu'une envie : rejoindre le silence presque parfait du désert. La nuit, lorsque la ville redevenait silencieuse, elle croyait entendre le murmure du vent, bruissement délicat de sable, parfois violent, le clapotis apaisant de l'eau si précieuse. Elle méprisait ce qu'elle entendait dehors et qui était si loin de ce à quoi elle aspirait. C'était une enfant du désert, une bête sauvage : cet amas de gens au-dessus d'elle l'effrayait, ces bruits trop forts et qui perdaient toute valeur l'écœuraient.

Peu à peu les Hedjou et Ortlanna, les deux esclaves qui l'assistaient, se faisaient plus diserts, et elle finit par se faire une idée plus précise de la façon dont fonctionnait l'Oasis. La Chaufferie, dont de temps en temps elle entendait les échos - pleurs, gémissements, hurlements de filles torturées -, et les Bains, dont elle percevait les chants et les effluves parfumées et humides. Ortlanna, la plus jeune, semblait craintive, mais tentait de rassurer celle qu'elle ne cessait d'admirer, dès qu'elle détournait le regard. "J'aurais aimé être aussi belle que toi, maîtresse", lui dit-elle, ce titre tombant de ses lèvres comme un lapsus.

Deux mondes si différents et si proches... Deux enfers pour elle. Les chants qu'elle entendait n'étaient à ses yeux qu'un peu de poudre pour masquer toute l'horreur du système dans lequel elle était prise. Le temps s'écoulait inlassablement, les jours passaient, et rien ne changeait. Cette routine terrible qui allait la transformer en animal domestique... Comment la rompre ? Comment ne pas tomber dans cet inévitable piège ? En être consciente suffisait-il ? Elle osait l'espérer. "J'aurais aimé être aussi belle que toi, maîtresse", lui dit un jour sa jeune compagne. Balkis se mit à rire doucement, et, embrassant la demoiselle sur le front avec une affection tout à fait surprenante, elle lui répondit : "La beauté n'est qu'une lourde chaîne de plus, et appelle-moi Balkis, c'est le seul titre qui me convient."

Elle était captive, et néanmoins maîtresse. Plus rien n'était fait pour l'humilier, à part la réclusion dans ces cachots humides, à peine adoucie par le petit confort que lui prodiguaient les deux esclaves. Le tumulte de la ville, passées les festivités du début de l'été, s'était radouci lui aussi, ne laissant plus filtrer que les bruits habituels de l'activité du port. Des voix qui s'élevaient on percevait souvent le mot d'esclave, et les camelots postés à quelques dizaines de pieds du soupirail vantaient les mérites de divers produits importés du désert ou des pays lointains.

(Illustration de Luis Royo)

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