Aisha de Tor, les cantiques I.
... Aisha de Tor ...
(Univers de Gor)
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On m'avait longuement parlé d'elle, depuis mon arrivée dans ce
monde effrayant à vrai dire. Moi qui venais de la terre et qui étais
totalement déboussolée, asservie. On m'avait contrainte à apprendre des
bribes de goréen. On me disait que j'avais de la chance, que j'allais
être offerte à une belle dame dont la bonté était connue, même
vis-à-vis des esclaves, ce qui était, il semblerait, rare. Je fus
éduquée uniquement dans ce but, ce qui ne fut pas long, j'avais
tellement peur que je faisais tout pour apprendre vite. Un matin, on
m'arracha de la cage dans laquelle je dormais et l'on me traîna jusqu'à
un palais immense, surplombant la Cité de sa masse impressionnante.
Nous le traversâmes jusqu'à une porte de bois sombre et épais, couverte
de fines dorures. Les deux hommes qui m'emmenaient se sont retirés en
silence après avoir frappé trois coups à la porte. Des femmes vinrent
ouvrir et m'indiquèrent de les suivre, elles étaient vêtues d'agréables
tuniques qui recouvraient leurs jambes jusqu'aux genoux, elles
portaient, autour du cou, un collier de métal semblable au mien. Il n'y
avait que des femmes dans cette partie du palais, toutes des esclaves.
Elle me menèrent jusque dans un jardin magnifique, clos, couvert d'une
verrière. Parmi la végétation florissante, au bord d'un petit ruisseau
reconstitué, assise sur un banc de pierre blanche, se tenait celle dont
on m'avait tant parlé et que si peu avaient vu : Aisha de Tor. Elle
portait une tunique de brocard bordeaux. C'était la plus belle femme
qu'il m'ait été donné de voir. Elle exhalait une incroyable douceur,
une finesse, une élégance, un raffinement subtil qui affleurait le
sublime. Les deux femmes s'agenouillèrent devant elle et me
présentèrent, je fis de même, pleine de respect. Aisha n'avait jamais
vu de barbare, cloitrée dans ses beaux appartements, elle fut prise
d'une vive tendresse et d'une touchante curiosité à mon égard.
La
vie m'était agréable. Aisha appréciait ma compagnie et m'arrosait de
multiples questions, en échange, elle partageait avec moi l'immense
savoir qu'elle avait sur son propre monde. Elle me laissait assister,
au grand damne de la scribe qui l'éduquait, aux différentes leçons
qu'elle devait suivre. Aisha était différente de toutes les femmes que
j'avais rencontrées sur Gor, elle était d'une pureté surprenante, d'une
humilité incroyable. Elle refusait qu'on marque ses esclaves et
lorsqu'elle vit la marque qu'on avait posée sur ma cuisse, elle me fit
part de son horreur. Cependant, elle avait sur nous une autorité tout à
fait naturelle : on lui avait appris à diriger sa "maison". Parfois,
elle sortait. Nous l'aidions alors à revêtir les multiples robes et
voiles qui devaient dissimuler sa beauté au monde des hommes : le
nombre et l'épaisseur variait selon l'endroit où elle se rendait, elle
quittait rarement le palais. Son père était l'unique homme qui entrait
-rarement- dans ses appartements. Cet homme, ferme, qui dirigeait sa
cité d'une main de fer, avait pour sa fille une passion déroutante.
Aisha m'apprit un jour que sa mère était morte, empalée pour adultère.
Les relations de famille n'étaient pas simples. Je découvrais peu à peu
le monde dans lequel je vivais, discutant avec mes consœurs. Aisha
connaissait peut-être ce monde encore moins bien que moi. Elle savait
tout de la géographie, de la culture, de l'histoire de Gor. Elle
connaissait les lois et l'idéologie. Mais elle n'avait aucune
conscience de la violence qui s'exerçait dehors. L'esclavage et la
guerre n'étaient pour elle que des mots dénués de sens. Elle vivait
dans un cocon onirique.
Aisha se conduisait exactement comme une
femme libre devait le faire, l'arrogance et la froideur en moins. Les
autres femmes libres que j'ai pu voir étaient méprisantes, suffisantes.
Mais Aisha était noble et digne, elle savait concilier à merveille
l'innocence et la pudeur. Et pourtant, lorsqu'elle était seule avec
nous, cette enfant magnifique était d'une sensualité éblouissante, mais
terriblement inconsciente.
Elle voyait les hommes comme des animaux
étranges et surprenants, qu'elle regardait avec méfiance. Elle nous
questionnait souvent sur les hommes : certaines de ses esclaves avaient
appartenu à ceux-ci et lui répondaient avec entrain. Nous étions toutes
extrêmement attachées à celle-ci. Aisha avait de nombreuses leçons :
elle savait jouer du czehar et de la flute, elle chantait d'une voix
claire et mélodieuse dont les délicieuses tonalités résonnaient jusque
dans les tréfonds du palais, elle avait appris les bases de la médecine
et s'intéressait à la science, à la nature. Elle vivait dans un monde
clos, de savoir et de bonheur, d'innocence et de candeur. Moi-même je
m'y suis noyée, au bout d'un moment, j'ai voulu oublié ce que j'avais
vu avant, ma vie sur terre, ma cruelle éducation d'esclave, la morsure
du fouet. Tous ces souvenirs se noyaient dans l'azur des prunelles de
la princesse que j'admirais.
Illustrations de Soa Lee (http://soanala.com/eng/)
Aisha 2.
... Aisha de Tor ...
2
Mais les rêves sont de courte durée, et bientôt la rumeur d'une
guerre se fit entendre jusque dans les quartiers d'Aisha. Dehors, une
certaine fébrilité se faisait sentir. On s'agitait, une rumeur montait,
tôt le matin. C'était une cité voisine, plus grande, qui s'avérait
menaçante. Kasra la grande... Aisha était extrêmement nerveuse, à cause
de son père, qui l'était tout aussi. Tor était une ville
essentiellement fameuse pour sa culture raffinée, les guerriers y
étaient braves, mais la guerre rare. C'était une cité enclavée à l'Est
du Tahari, paisible. Mais on vantait la beauté des femmes de cette cité
et les richesses qu'elle renfermait. La vie continuait comme elle le
pouvait, rythmée par les rires, plus rares, de la demoiselle. Souvent,
elle nous questionnait, nous confiant ses inquiétudes avec douceur. Son
père lui mentait pour la rassurer, mais son regard fébrile et les plis
sur son front généraient l'inquiétude.
Un jour, le siège débuta.
Au début, ce fut presque imperceptible, mais jour après jour, les
effets se firent ressentir. Les ressources commencèrent à manquer, et
même au palais, on fut contraint de se rationner. La cité avait de
solides fortifications mais les guerriers de Tor étaient en nombre bien
inférieur aux assaillants. On parlait déjà de défaite, la crainte au
coeur. On espérait aussi, intensément, de tout coeur. Mais l'espoir
était vain.
Un jour, le père d'Aisha entra dans la chambre. La ville
allait tomber. Il donna un poignard à sa fille et lui donna l'ordre de
se donner la mort. Elle ne devait pas finir entre les mains des
opposants. Il l'embrassa sur le front. Puis il partit. J'appris plus
tard qu'il s'était donné la mort lui-même, avec fierté. Aisha ne
voulait pas mourir, elle respirait la vie, elle était au comble du
désespoir. Mais elle ne voulait pas non plus trahir son père et devenir
l'esclave de ceux à cause de qui il était mort. Elle posa son regard
limpide sur moi et je compris aussitôt à quoi elle pensait. Je n'avais
pas d'avenir, elle allait me manquer, mais la voir humiliée, elle qui
était si pure et si noble, était le pire qu'il puisse arriver. Nous
échangeâmes nos tenues. Elle me retira mon collier et le passa autour
de sa gorge, sans le fermer, néanmoins. Nous savions que la supercherie
ne durerait pas longtemps, mais osions espérer qu'elle aurait le temps
de fuir. Aisha emprunta les chambres des domestiques. Les esclaves
importaient peu et se faufilaient partout. Pendant ce temps, je
restais, figée, dans la chambre. Puis l'ennemi arriva. Ils avaient pris
Tor en partie pour s'emparer d'Aisha, dont la beauté était devenue
comme une légende (bien que nul ne l'ai vue). Je n'étais pas laide,
mais ils furent déçus. Ils me menèrent jusqu'à la place publique de la
cité. Aisha devait déjà être sortie de la ville. Je fus mise nue. C'est
alors qu'il virent la marque, cette marque qui avait choqué Aisha. Tout
le monde savait qu'elle n'était pas marqué : elle avait toujours été
libre et choyée. L'ennemi fut si furieux, cette fois là, qu'il me tua,
me tranchant la tête.
J'espère qu'Aisha a fuit, j'espère qu'elle est libre, j'espère qu'elle vit. J'espère que mon sacrifice ne fut pas vain.
Illustrations de Soa Lee (http://soanala.com/eng/)




