Clôtho VIII
Clôtho VIII
"Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes."
(William Shakespeare)
"Partir ? Tout abandonner ? Mais pourquoi ?"
Clôtho ne put réprimer un soupir irrité. Il ne pouvait pas comprendre. Nul ne pouvait entrevoir ce qu'elle vivait, ce qu'elle était et plus encore ce qu'elle aspirait à être. Elle ne chercha même pas à lui expliquer. Il aura fallu pour cela qu'elle lui conte ce qu'avait été son existence depuis la tragique mort d'Irène, et peut-être même avant. Et s'il y avait quelque chose au sujet duquel elle n'avait pas le cœur à converser, c'était bien ça.
Ce soir là, elle congédia Turucano sans attendre et se fit apporter une plume, un encrier plein et un morceau de papier, fin mais jauni. Sans hésiter, elle laissa sa main armée survoler la surface livide et les mots s'écrire au gré des ondulations de son cœur.
"Madame, monsieur, mes hommages.
C'est
en toute humilité que je vous écris ce soir. Je suis Clôtho, courtisane
à Pandémonium. Probablement mon nom vous est-il inconnu si vous ne
fréquentez pas les hautes sphères décadentes de notre monde.
Qu'importe.
Ma condition est si plaisante, matériellement
parlant, que beaucoup se demanderaient -se demandent et se demanderont
toujours- pourquoi, subitement, j'ai souhaité la fuir pour une vie plus
modeste. La réponse est simple puisqu'elle se résume en un mot :
liberté. J'éprouve chaque jour douloureusement le joug de ma fortune,
de ma gloire, de ma damnée prospérité.
Je suis aussi, je le confesse, rongée par le remord et ne puis plus supporter le train que je mène."
Elle aspira une copieuse gorgée d'éther, rêvassa quelques instants puis se remit à l'ouvrage, plongeant la plume dans l'encrier, la ressortant et tapotant précieusement sa pointe contre le bord du petit flacon de verre.
"Je fus aussi, à une époque lointaine, une grande
sorcière. La magie m'est familière et pour m'être entraînée, chaque
fois que j'en avais le temps, je pense pouvoir affirmer que je n'ai pas
perdu la main.
En vertu de cela, j'espère retenir votre intérêt.
Je vous remercie de l'attention accordée à cette missive.
Clôtho."
Elle
contempla longuement la feuille sur laquelle couraient les élégantes
arabesques qu'elle y avait tracées. Puis elle la plia deux fois,
soigneusement et la glissa dans l'enveloppe qu'elle scella sans
attendre. Elle fit appeler sa servante et lui confia celle-ci,
ordonnant qu'elle soit expédiée à l'Archipel des Sibyllins au plus vite.
Celle-ci se hâta de la confier à un messager fiable, accordant un regard perplexe au mot inscrit sur l'enveloppe : "Affranchissement".
La
courtisane acheva de remplir la seule malle qu'elle désirait emmener
avec elle. Elle laissa à sa servante assez de ressources pour qu'elle
puisse vivre, lui faisant bien comprendre que si elle ne revenait pas
dans le mois qui suivait, c'est qu'elle resterait là où elle s'était
envolée.
Puis elle était partie, ne laissant derrière elle qu'un
impérissable vestige, subtil mélange d'un parfum entêtant et d'un
spectre de volupté.
~
Le
vent soufflait sur La Grande de l'Archipel des Sibyllins, soulevant les
flots grisâtres qui heurtaient violemment les poteaux des docks avant
de devenir écume. Ni la houle ni la pluie n'avaient perturbé Clôtho.
Elle descendit du carabin, impassible, trainant derrière elle sa lourde
malle, n'accordant guère d'intérêt aux quelques autres voyageurs qui se
pressaient sur les quais.
A vrai dire, son esprit était tout
occupé par un unique souci : comment avait-on reçu sa lettre ?
N'avait-elle pas fait preuve de trop de vanité ? Aurait-elle du
implorer avec plus de modestie ? Rarement elle s'était souciée du
regard que l'on posait sur elle... Et lorsque enfin cela lui arrivait,
c'était sous la forme d'un lancinant et douloureux tourment.
Elle se
retourna et laissa ses prunelles se perdre dans les ondulations
furieuses de la mer. Cela dura longtemps, quelques secondes, une
minute. Puis elle tourna les talons, jusqu'à cette cahute que le
capitaine du Carabin noir avait désignée comme "Le comptoir de Saltim".
Là où elle saurait, enfin, peut-être.
Sa main en percuta la porte, par trois fois.
Toc, toc, toc.

(Luis Royo)
Fin
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