La Vestale sanctifiée
IV
Iriam
2


"Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
Dis, connais-tu l'irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
A qui notre coeur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?"
(Charles Baudelaire)

Pour l'ambiance musicale, c'est ici.


Le chemin de la vestale fut parsemé d'êtres à qui elle s'attacha : son innocence et sa trop vive candeur l'incitaient à voir le bien en tous et à vouloir leur porter secours. Aussi, sa route croisa-t-elle celle d'un démon qui répondait au nom de Moried. Cruel et impitoyable, il fut pris d'une singulière tendresse pour l'ingénue et se fit son protecteur, veillant sur elle lorsque son inconscient gardien venait à s'absenter. Ce dernier avait conservé un silence religieux au sujet de ce qu'il avait vu. Le destin fit, dans sa délicieuse ironie, que Moried affirmait avoir les moyens de rendre la mémoire à Nérissa. Elle y aspirait. Iriam souhaitait éviter cela, par crainte de la perdre... Mais les lignes de la fatalité étaient déjà rédigées : la vierge Consacrée ne pouvait rester éternellement sourde à son devoir, et devait l'accomplir en pleine conscience.
Et ce fut ce qui y arriva. La mémoire lui fut rendue et elle se mit à voir le monde -non sans cette candeur qui est naturelle chez elle- d'une manière différente.

Ils sontseuls et le feu crépitait dans l'âtre, répandant sa douce chaleur dans la petite pièce du fond de l'auberge des pirates. Leurs corps sont enlacés et le silence s'estfait. Se sent-elle coupable, à cet instant ? Elle somnole, tapie contre lui, il veille, il la veille. Aucune étoffe ne sépare leurs peaux. Il a failli une dernière fois, il s'est abandonné aux pulsions terribles de la chair. Elle a tout prévu, tout contrôlé. Il est guéri, il a obtenu cette ultime rédemption. Elle est sereine et un pâle sourire orne son minois séraphique.

"Je t'aime...", a-t-elle dit. Il n'y a rien répondu : il est des passions si inhabituelles qu'on ne sait plus comment les exprimer.

L'accomplissement est consommé. La vierge n'est plus vierge, mais elle est consacrée, plus que jamais. Ce sont les actes d'amour qui forgent les anges.


La vie fut différente, après cela. Pleine d'inquiétudes et de culpabilité. Et la désolation, inconsciente, silencieuse et douloureuse, prit la suite du plaisir innocent. L'instant parfait ne se renouvela pas. Il ne pouvait se renouveler sans être péché, sans être imperfection, sans être erreur. Ils le savaient tous deux. De multiples soucis s'abattirent sur leurs fronts, comme une pluie acide, trop violente. De crucifiantes histoires de famille, des contes de magie occulte, des récits réels les plongèrent dans un effroyable néant. Et restait cet amour partagé, platonique désormais, gorgé de tendresse et de besoin. Le lien s'était construit, s'était renforcé, il était devenu parfait, charnel, intense, torturant.

La vierge accomplissait son destin, éveillant parfois de viles convoitises, suscitant des dangers. Sa quatrième vie semblait être vouée à une longue durée, et tandis que la souffrance sentimentale et affective se faisait plus intense, la réussite de la mission sacrée s'avérait être totale, la lumière invisible, la sagesse impalpable se disséminant sur les terres où elle passait, comme une trainée de fleurs naissant sous ses pas légers.

Les deux vieillards se fixaient intensément.

"Il faut lui rendre son armure, elle est trop fragile... Elle doit se détacher de lui, et peut-être que..."

L'autre adopta un air grave.

"Nous ne pouvons aller contre la prophétie... Il est vain de chercher à le faire, nous sommes voués à être spectateurs, désormais et à trouver solution. Mais, soit, menons-la à son armure ..."

(Illustration de Mariyumi)